Entretien avec Diana Niepce


Victor Roussel : Vos performances s’ancrent dans la danse et le cirque. Après Anda, Diana et Outro lado da dança, comment est née l’envie de créer une conférence performée ?
Diana Niepce : Mes influences, au-delà de la danse, de la performance et du cirque, viennent d’une famille d’artistes, où j’ai grandi plongée dans la lecture, les arts et l’Histoire. À la suite de mon accident, j’ai commencé à être regardée différemment et tous mes repères dans le monde de la danse ont disparu. En 2022, pour ma pièce
O outro lado da dança, j’ai donc entamé une recherche visant à retracer l’histoire de la présence sur scène de corps considérés comme « hors norme », au Portugal et à l’international. Cette pièce émerge d’images historiographiques, de formes et de techniques, qui contraignent autant qu’elles renforcent le corps normatif. Je mène cette recherche du point de vue d’une artiste à la physicalité altérée, avec un regard critique qui remet en cause une hiérarchie validiste du corps, et la manière dont celle-ci a établi comme norme un corps homogène et « beau », selon des canons qui ont longtemps effacé d’autres identités. Ce que je nomme « l’autre côté de la danse », c’est cet aspect de la danse longtemps ignoré, une histoire des « disability arts ». J’ai ensuite poursuivi ce travail en lien avec « Dance not Dance », une exposition à la Fondation Gulbenkian à laquelle j’ai collaboré comme chercheuse et autrice, en créant la pièce Enfreakment dans le cadre d’un cycle de performances.

V.R. : Comment la danse – tant dans ses traditions que dans ses scènes contemporaines – reproduit-elle l’exclusion
et les normes ?

D.N. : Je préfère considérer la danse davantage comme un sujet politique qu’un ensemble figé de règles et de traditions esthétiques. Je m’intéresse aux systèmes sociaux dominants dans lesquels s’inscrit le mouvement, plutôt qu’au corps dansant dans l’histoire des arts.
Enfreakment ne questionne pas seulement la danse mais explore surtout la place du corps non normatif dans la performance. Mon travail naît de l’urgence d’observer, de dénoncer et d’analyser les situations problématiques qui surgissent quand des œuvres se créent avec des artistes dit·es « en situation de handicap », et reproduisent des stratégies d’enfreakment. De telles œuvres invitent alors le public à regarder ces artistes comme des figures de freak show, ou à travers des récits qui associent leurs corps à des stéréotypes négatifs ou réducteurs, tels que l’irrationalité, le dépassement de soi ou l’animalité. J’emprunte le terme enfreakment à David Hevey qui, dans son analyse photographique, pointe la représentation du handicap dans des récits qui font le postulat d’une différence corporelle irréductible, et qui, en plaçant sur scène une personne au corps non normatif à côté d’une personne valide, favorisent sa spectacularisation et sa caricature.

V.R. : Enfreakment est une conférence, mais elle ne repose pas uniquement sur un discours pédagogique, ni sur l’empathie. Cherchez-vous plutôt à jouer de l’inconfort pour subvertir un regard validiste ?
D.N. : Le propos de la pièce croise l’histoire de la danse avec une critique de l’eugénisme qui s’applique aux corps jugés hors normes. C’est en travaillant sur l’objectification des corps, en me concentrant sur la subversion des dynamiques de pouvoir, que je peux transformer ce regard validiste. Je pense que nous sommes arrivés à un point où la danse peut aller au-delà des significations associées à la « normalité ». À travers la provocation, je crois qu’il nous est possible de forger des armes nouvelles, guidées par cet instinct qui nous pousse à élargir notre pensée, à remettre en question la structure sociale, à bricoler la vie et l’art comme s’il s’agissait toujours d’une expérimentation. Jusqu’où pouvons-nous pousser la danse dans son potentiel politique ?