On a longtemps voulu croire que le progrès suffisait. Que les sociétés, en avançant, laissaient derrière elles leurs violences les plus archaïques. Mais rien ne disparaît par simple évolution. Le racisme, comme le sexisme, ne s’évanouit pas avec le temps : il se transforme, se déplace, se maquille — et revient. À la première secousse économique, à la première crise politique, les droits conquis vacillent. Les anciennes menaces trouvent de nouveaux visages.
James Baldwin ne croyait pas au récit rassurant d’une histoire linéaire. Pas plus que Simone de Beauvoir ne croyait à l’irréversibilité des conquêtes féministes. Tous deux savaient que l’Histoire n’avance pas mécaniquement vers le mieux. Elle dépend de ce que nous en faisons. De ce que nous acceptons. De ce que nous combattons.
Pour cette troisième saison, qui clôturera le premier cycle de notre Parlement artistique au Théâtre de la Bastille, nous suivrons l’Écho du monde de Betty Tchomanga. Parce qu’il nous faut inventer des formes capables d’habiter les béances de l’Histoire, sa nouvelle création The Sea is History part précisément de ce manque : une image absente, celle de la cale des navires négriers, matrice silencieuse d’identités dispersées.
À ses côtés, les artistes qui écriront cette nouvelle saison avec nous interrogeront souvent les transmissions empêchées ou confuses, les généalogies à réécrire. Ils et elles exploreront aussi ce que signifie créer dans un monde qui vacille, comment faire œuvre sans céder ni à l’amnésie ni au fracas de l'époque.
Car il est impossible de s’extraire du présent qui nous entoure.
Si l’Histoire est traversée d’images manquantes, notre présent, lui, en déborde. Mais cette profusion ne produit ni vérité, ni reconnaissance, ni justice.
Les systèmes qui ont hiérarchisé les vies humaines — selon l’origine, la couleur de peau, le genre ou la classe — ne relèvent pas d’un passé révolu. Ils continuent d’informer nos représentations, nos politiques
et nos vies.
Dans le monde, en Europe, en France, ce qui se dessine n’est pas une succession de crises et de guerres isolées, mais une fragilisation générale du droit international, un retour assumé des politiques autoritaires, et l’incapacité collective à affirmer clairement que toutes les vies ont une valeur égale.
Difficile, dans un tel contexte, de parler du secteur culturel sans paraître anecdotique. Et pourtant, ce qui s’y joue est essentiel.
Le théâtre n’est pas un tribunal.
Mais il peut être un lieu de vigilance.
Cela n’abolit pas la violence du monde. Mais cela empêche qu’elle ait le dernier mot.
Car lorsque les budgets se contractent, lorsque la culture devient variable d’ajustement ou objet de suspicion, ce n’est pas seulement une économie qui vacille, mais une bataille silencieuse qui s’installe pour savoir qui raconte le monde, qui le simplifie, qui l’oriente.
L’Histoire nous l’a appris : les régimes autoritaires ne commencent pas seulement par la censure. Ils commencent lorsque les sociétés cessent progressivement d’exercer leur capacité à penser.
Alors peut-être faut-il, là encore, croire dans la force des solidarités.
Comme nous l’avions amorcé la saison passée, nous avons pensé et construit cette saison avec de nombreuses amitiés professionnelles : le Festival d’Automne, le festival Faits d’hiver, la Saison Méditerranée, Astérios, Le Mouffetard, le Théâtre 13 et le Théâtre de la Cité internationale. Nous avons choisi de nous réunir, de mutualiser nos moyens, de présenter ensemble des créations, d’ouvrir des espaces de circulation et de nous offrir aussi quelques pas de côté
réjouissants.
Dans le même mouvement, il est indispensable de rappeler que chaque création naît d’un réseau de producteurs associés – scènes nationales, centres dramatiques nationaux, centres chorégraphiques nationaux, scènes conventionnées, structures indépendantes – qui constituent, en région, les véritables maisons de création, dotées d’outils de fabrication remarquables. Il est grand temps de rendre visible ce qui reste souvent dans l’ombre :
la fabrique collective du théâtre, la solidarité entre territoires, et l’énergie publique sans laquelle les œuvres ne pourraient ni exister ni circuler. Nous tenons également à saluer, dans la période que nous traversons, la remarquable alchimie professionnelle qui nous unit avec le Théâtre des 13 vents (Montpellier), la Scène nationale de l'Essonne (Évry) et le Théâtre Joliette (Marseille), partenaires associés du Pôle Euroméditerranéen que nous avons fondé grâce au soutien du ministère de la Culture. Son existence est plus que jamais un horizon essentiel.
Tous et toutes ensemble, nous faisons le pari de l’alliance, du temps long, du partage des risques comme des succès.
C’est peut-être cela, aujourd’hui, notre responsabilité : tenir ensemble – les lieux, les œuvres, les artistes, les équipes, les publics – dans un monde qui vacille.
Claire Dupont