À bord du navire-monde


Construit cette saison avec Betty Tchomanga, l’Écho du monde se déploie comme une traversée collective, une partition faite de souffles, d’images, de rythmes et de gestes pour faire de la scène de théâtre un navire-monde.

Penser un Écho du monde autour de ma création The Sea is History, c’est d’abord nouer un dialogue avec l’équipe du Théâtre de la Bastille mais aussi avec des pairs, des allié·es, des artistes, des chercheureuses qui m’entourent dans le travail et dans la vie. C’est aussi cheminer avec des pensées et des idées qui me nourrissent, qui me déplacent et me touchent.

Imaginer un Écho du monde depuis ma pratique de danseuse, c’est prendre le corps comme point de départ d’une interrogation sur le monde. J’aime travailler avec l’idée que les corps sont porteurs de mémoire, qu’ils abritent différentes temporalités, qu’ils transmettent les traces du passé mais qu’ils laissent aussi des traces pour un monde à venir. Cela m’invite à partager la notion de postmémoire¹ créée par Marianne Hirsch, qui résonne beaucoup avec mon travail depuis Mascarades et Histoire(s) Décoloniale(s).

Comment se construire, individuellement et collectivement, lorsque le passé a été transmis avec des trous, des silences, des absences ? Comment « les générations d’après » travaillent avec les traces laissées par des traumatismes personnels, collectifs et culturels ?

Comment créer un espace pour l’imaginaire et l’émotion qui dépasse et excède la compréhension ?

Cela part de l’expérience et d’un vécu afropéen², traversé par des présences/absences de souvenirs, par des membres fantômes qui agitent, sidèrent mais aussi mettent le corps et l'esprit en mouvement. Toutefois, cette agentivité de la mémoire dépasse le seul vécu afro-diasporique et concerne toutes les personnes qui habitent ce navire-monde qu’est la Terre.

Cet Écho du monde sera donc un endroit de passage, une traversée, un moment pour retisser des généalogies, réarticuler des lignées, faire advenir « une communauté de passants »³.

Betty Tchomanga

Parcours Écho du monde

Construit avec Betty Tchomanga, cet Écho du monde se déploie à travers un parcours de spectacles - que vous pourrez identifier grâce à notre logo Écho du monde - et de trois temps qui mêleront ateliers, conversations, projections, lectures et performances, pour faire de la scène de théâtre un navire-monde !

Samedi 5 décembre : Membres fantômes
Convoquant les fantômes de l’Histoire, comment fabriquer des mémoires collectives qui nous libèrent ? Comment se construire lorsque le passé ne nous a pas été transmis ?

Du 25 au 30 janvier : L’art de la fugue
Comment ruser, fuir, maronner, et trouver refuge hors de la violence coloniale ? Réunissant le Théâtre de la Bastille et le Théâtre de la Cité internationale, ce deuxième temps célébrera la fugue comme un art de la subversion.

Samedi 24 avril : Réarticuler nos lignées
Pour clôturer notre Écho du monde, cette troisième traversée sera l’occasion de régénérer nos lignées oubliées.

1 « La postmémoire décrit la relation que la « génération d’après » entretient avec le traumatisme ou la transformation personnelle, collective et culturelle, de ceux qui ont vécu avant elle, avec des événements dont elle se « souvient » seulement par le biais d’histoires, d’images et de comportements avec lesquels elle a grandi. » (Marianne Hirsch, La postmémoire ou peut-on se remémorer les souvenirs des autres ?, Tenou’a, avril 2016)
2 Terme apparu dans les années 90 qui désigne le fait d’être une personne noire née ou élevée en Europe.
3 Achille Mbembe, La communauté terrestre, Éditions La Découverte, 2023

Dans la mesure où toutes les mémoires de la Terre sont indispensables à l’édification de la communauté des vivants, il n'y a pas de mémoires humaines qui seraient au-dessus ou en dessous des autres. Tout comme chaque crime est infini, chaque mémoire est unique dans son genre. Tous les peuples n'ont pas seulement droit à la mémoire. Toutes les mémoires disposent d'un droit égal à la reconnaissance et à la narration. (…) Exiger réparation au titre de pertes par définition incalculables, c'est par ailleurs réaffirmer le devoir de solidarité qui lie entre elles toutes les mémoires de la souffrance humaine.
  
Achille Mbembe, La communauté terrestre, Éditions La Découverte, 2023