Entretien avec Hortense Belhôte


Laure Dautzenberg : Nous programmons six conférences spectaculaires. Est-ce-que vous voyez des liens entre chacune d’entre elles et avez-vous l’impression aujourd’hui d’avoir trouvé une forme que vous voulez continuer à explorer ?
Hortense Belhôte : Ce sont des conférences qui fonctionnent en catalogue et, dès le départ, avant même de les avoir toutes faites, je les envisageais comme cela. Avec Manon Crochemore, de Fabrik Cassiopée [qui produit les spectacles], on appelait ça le catalogue de La Redoute ! Car quel que soit l’angle d’attaque, le sujet initial, chacune tire un même fil : comment le savoir peut nous aider dans un parcours d’émancipation, qu’il s’agisse de questions de genre, de questions décoloniales, de questions politiques plus larges. Toutes ces conférences ont une même recette « physique » : un seule en scène devant un vidéoprojecteur, avec une télécommande, des petits costumes et une durée d’environ une heure. Et chacune se construit sur trois inspirations : un savoir universitaire, imprimé – qu’il soit de moi ou pas du tout – établi par de vrai·es chercheureuses et de vrai·es auteurices, l’autobiographie et la pop culture. Dans ma démarche historique, il y a quelque chose qui va à l’encontre de la pensée encyclopédique et universaliste, où l’on considère qu’on pourrait tout savoir sur tout, et que les savoirs sont vrais, en tout cas qu’ils sont objectifs. Dans mes conférences, au contraire, il s’agit à chaque fois de tirer le fil d’un savoir tout en montrant comment j’ai accédé à telle ou telle information, en assumant un parcours subjectif. Je m’appuie sur ce qu’on appelle aujourd’hui un point de vue situé, à la fois dans le rapport à mon objet, à mon autobiographie, mais aussi à qui je suis en tant que chercheuse. Avec l’idée qu’ensuite tout le monde est libre de pouvoir continuer cette démarche-là avec n’importe quel autre sujet. Si elles ont été créés les unes après les autres, c’est vrai que pour en comprendre l’aspect méthodique, c’est important d’en voir plusieurs. Les présenter toutes ensemble permet de déployer vraiment cette méthode en tant que méthode, de la transmettre aussi comme telle. Avec un cycle, les savoirs peuvent se cumuler, dialoguer, finir par construire un ensemble et faire système.

L.D. : La pédagogie est chez vous quelque chose de très important ?
H.B. : C’est quelque chose que j’aime. J’ai aimé faire des études. Et j’envisage la pédagogie comme des outils que l’on transmet, plus que des savoirs. Cela fait partie de l’expérience du spectacle que je propose et aussi de ce que je donne aux gens en tant qu’artiste. Il s’agit d’outiller le regard, d’outiller la pensée. Ce qu’on attend d’un spectacle, c’est quand même d’en sortir différemment de comment on y est entré. Chaque artiste a sa propre notion de cela, pour certain·es cela va être quelque chose de l’ordre du rituel, de la cérémonie, du voyage... Pour moi c’est en partie la pédagogie, l’idée que le public ressorte avec des choses plein les poches !

L.D. : Dans les trois ingrédients dont vous parliez, il y a la pop culture. Pourquoi cette volonté de lui faire une large place ? Est-ce que cela va avec votre volonté d’abolir l’élitisme ?
H.B. : D’abord j’adore la pop culture ! Mais oui, il y a quelque chose de politique, une volonté d’abolir l’élitisme et de travailler sur la question de la légitimité. Il y a vraiment une chose que je trouve terrifiante, contre laquelle j’essaye de lutter avec mes conférences, c’est la haine de soi. Il y a beaucoup trop de gens qui utilisent l’histoire ou le savoir pour créer des dominations. L’histoire de l’art incarne vraiment cela : même quand on n’y connaît rien, elle agit sur nous, y compris malgré nous. Parce qu’en fait il y a quelque chose dans nos têtes qui sait, sans savoir pourquoi, que la Joconde c’est beau et que ça coûte très cher. Donc la pop culture, pour moi, permet de dédramatiser tout cela : de la même manière qu’on peut apprendre les paroles d’une chanson pop, on peut apprendre une iconographie mythologique. Sans oublier que la pop culture elle-même, en réalité, transpire la culture. Elle fait partie du même grand ensemble composé des trois éléments de la recette : un savoir objectif ou de grandes notions collectives, historiques, sociologiques, etc. ; notre biographie, c’est-à-dire ce qu’on a hérité de nos années d’école, de nos parents, de nos grands parents, de là où on est né, et la pop culture, que personne n’a vraiment choisie et par rapport à laquelle on a une espèce de passivité étrange. Car quelles que soient nos opinions politiques, on baigne dedans en fonction de notre génération, de l’endroit où on est né. Et donc l’idée est de se dire oui, la pop culture est issue du capitalisme, « c’est nous le produit » mais on l’a et on ne va pas faire comme si on ne l’avait pas. On va travailler avec, on va voir comment cette connaissance peut nous aider, comment elle peut nous permettre d’avoir accès à autre chose, puisque la pop culture est elle aussi le produit d’une société et donc forcément héritière de phénomènes plus larges.

L.D. : Il y a un trait commun à tout votre travail, c’est l’humour...
H.B. : J’aime bien les blagues ! C’est mon rapport au monde. Au-delà de cela, l’humour est quelque chose qui fait lien avec les gens. C’est un art en soi d’arriver à faire rire dans ce contrat tacite avec le public où il faut quand même lui amener un truc qu’il n’aurait pas créé tout seul. Avec une bonne blague, au moins il reçoit quelque chose ! Par ailleurs l’humour permet vraiment d’aller plus vite dans la pensée, de faire péter des petites frontières. C’est une épistémologie. Le grand problème de l’histoire des sciences c’est qu’on est parfois confronté à des obstacles épistémologiques où tout d’un coup, malgré toutes les informations qu’on a, on sent qu’on bute face à un mur et qu’on n’arrive pas à aller plus loin dans notre pensée. L’humour, comme la poésie, permet de faire un petit jump, un saute-mouton avec un obstacle de la pensée. Hop, sans même se rendre compte de comment on a fait, on est passé derrière. Et ça c’est pratique parce que pour réellement dépasser certaines frontières culturelles, de pensée, sociales, il faudrait parfois faire six ans de thèse alors qu’avec une blague, on gagne un temps fou. Pour la vulgarisation, cela fonctionne également très bien parce que le rire est une émotion, tout simplement. Et l’émotion, cela permet de retenir, d’imprimer, de recevoir.

L.D. : Si je reviens au catalogue de La Redoute, ce qui est assez frappant, c’est que vous avez répondu à beaucoup de commandes. Quel rapport entretenez-vous avec cela ?
H.B. : J’aime beaucoup la commande parce que mon travail est basé sur de la méthode. Donc ça m’aide quand on me passe commande. Après, je ne dis pas oui à tout car j’ai toujours besoin qu’il y ait une dimension autobiographique, une attache personnelle particulière à l’intérieur du sujet – qu’il est toutefois toujours possible de faire dévier. J’ai à chaque fois besoin que le sujet, souvent un peu théorique, me permette de dénouer un nœud psychologique important, d’aller vers des questionnements plus personnels ou existentiels. J’ai mis mes préoccupations, voire mes angoisses ou mes névroses du moment dans chacune des conférences. Au moment d’Histoires de Graffeuses, je me sentais vieille, j’ai donc interrogé cette relativité du temps qui passe ; au moment de Performeureuses, j’étais extrêmement anxieuse sur ce que je faisais là, sur le sens de tout, avec le sentiment d’une overdose d’informations et j’ai donc travaillé sur la peur et la santé mentale. J’ai rattaché 1664 à mes questions d’addiction. Seul Portraits de famille, sur la Révolution française, n’était pas une commande. Pour la première fois, Elsa Sarfati de l’espace 1789, m’a dit : on te produit ta prochaine conférence, quelle qu’elle soit. Mais de fait quand elle m’a dit ça, je me suis dit Espace 1789 ! J’avais fait des recherches sur la Révolution française dix ans auparavant et j’ai pensé que ce nom de lieu était un signe ! Je me suis inventé un cadre. J’aime l’art du contexte. Mon art lui-même travaille à partir de cela : je dis voilà, on parle de tout ça aujourd’hui, ensemble, tel qu’on est là, je suis qui je suis, vous êtes qui vous êtes et on va essayer de démarrer de ça. C’est pour cela aussi, par exemple, que j’avais un peu arrêté de tourner Histoire du football féminin : je l’avais créé en 2019 et il y avait quelque chose que je trouvais devenu un peu obsolète parce que le temps avait passé, ça ne correspondait plus exactement au contexte.

L.D. : Aujourd’hui l’institution vous ouvre ses portes alors que que vous vous en êtes longtemps méfiée et que vous avez beaucoup joué ailleurs, dans des lieux non dédiés. Quel rapport entretenez-vous avec cette question ?
H.B. : L’avantage, c’est que l’institution m’ouvre ses portes au moment où elle-même se casse la gueule et est en danger. Du coup je n’ai pas trop peur d’être récupérée par une grande machine, où je finirais par être tellement confortable que je serais déconnectée des réalités. La question des politiques culturelles est quand même au coeur de mon travail et me retrouver dans l’institution à un moment où cet enjeu est intense est particulièrement intéressant. Cette période de crise et de remise en question globale change le rapport entre les lieux et les artistes. Tout le monde est en train de se repositionner, de s’interroger. Évidemment, on est encore dans quelque chose un petit peu élite, chasse gardée, etc., mais tellement fissuré que je trouve cette période assez dynamique. Et comme je n’ai pas l’impression d’être un produit de la politique culturelle française – je n’ai pas fait de grandes écoles, je suis arrivée assez tard dans le game – je regarde ça avec un peu de recul et j’apprends. Je perçois cela comme un écosystème qui doit se repenser.
Et puis je continue à mixer mes pratiques. Quand le Festival d’automne me programme dans des universités où l’entrée est gratuite, pour moi, c’est le rêve. En cela, je trouve que l’institution est super : elle permet que je sois payée tout en pouvant faire une représentation gratuite à l’intérieur d’un endroit où le public est là, sans barrière préalable. Mais il ne faut pas oublier que dans les théâtres, il y a tout le temps plein de lycéens. Et c’est un public que j’aime beaucoup. En fait, j’adore quand il y a en même temps des scolaires et des aficionados du théâtre public !

L.D. : Comment voyez-vous l’époque dans laquelle on est ? Et comment situez-vous votre travail dans cette époque ?
H.B. : Au-delà de l’institution, il y a la bataille du discours et de l’histoire. Là, évidemment, il y a un combat idéologique énorme et la question culturelle est au coeur de cette bataille. En fait, alors qu’on pouvait dire que la culture était un peu un sous sujet, elle revient au centre. Qu’est-ce qui nous constitue culturellement est aussi la question de qu’est-ce qui fait société ? Qui est mon semblable ? Qui est l’autre ? Ce sont toutes ces questions-là qui sont brassées et en ce qui concerne l’histoire, celles du révisionnisme et de l’héritage.
Mes spectacles assument et verbalisent ces questions-là, d’autant que la France est au coeur de mes conférences. Même des gens avec qui je n’ai pas trop de concordance politique doivent reconnaître le fait qu’il y a du savoir historique réel dans mon travail, que j’ai vraiment lu des livres, ce qui en France reste très valorisé. Et donc j’ai l’impression que bizarrement, cela me rend un peu intouchable et fait que mes conférences restent assez rassembleuses...