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Fragments d'un discours amoureux


16 > 29 NOV
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La Sirène tubiste : deux projets d'Arnaud Churin

« Le discours amoureux est d'une extrême solitude. » C'est sur ce constat que Roland Barthes ouvre son œuvre. Pourtant, il rêve « d'une coopérative ouverte à tous les amoureux, à tous les énoncés de tous les amoureux ». Sur scène, deux sujets parlent. Ce sont deux hommes. Une troisième personne, une femme, n'est pas dans cette nécessité du discours. C'est la créature, l'autre, le tiers faisant le lien entre les deux amoureux coincés dans leurs solitudes. Ils se racontent l'un après l'autre, se coupent, tout en faisant remonter en chaque spectateur les pensées les plus intimes. Lucidement et amoureusement énoncées par les neufs figures retenues, nos amours sont délicatement renvoyées à la réalité commune.

Christophe Pineau

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Fragments d'un discours amoureux [intégral]

Entretien avec Arnaud Churin, avril 2011
réalisé par Christophe Pineau

Avant de songer à monter L'Ours normand, aviez-vous un rapport privilégié à Fernand Léger, sa peinture, sa personnalité, son engagement politique, son époque ? 
Quatre mois avant sa mort, Fernand Léger a livré sa biographie à Dora Vallier (jeune critique d'art à cette époque) au cours d’un entretien. Sur les conseils de mon professeur de philosophie qui enseignait aussi le théâtre au lycée, j'ai emprunté à la bibliothèque ces entretiens. Le livre ne m'a plus quitté.
Des années plus tard, avec mon ami plasticien Jean-Pascal Flavien, nous étions encore bouleversés à la lecture de ce récit. Un passage en particulier nous touchait profondément : « Si mon père avait vécu cinq ans de plus, j'aurais été marchand de b½ufs, comme lui ». La coupure avec l'activité agricole comme source d'inspiration nous parlait beaucoup. Nous comparions modestement nos deux jeunes vies à l'amplitude de la sienne.
En dehors de cette histoire, mon amour pour ce texte est surtout lié à mon intérêt précoce pour l'Art moderne. Je devais avoir douze ans lorsque j'ai vécu un grand choc artistique. J'étais confronté pour la première fois au travail de Jackson Pollock ! J'ai été totalement fasciné par ses tableaux et par la profondeur du rapport à l'univers qu'ils exprimaient : l'appréhension complexe du monde par les Indiens d'Amérique du Nord, leur rapport à la terre et les mystères des origines. C'était un monde inconnu et sans limite qui me saisissait de toute sa puissance.

Qu'est-ce qui vous a le plus interpellé et passionné dans ces textes ? La simplicité et l'humanité qui s'en dégagent ou bien encore l'évocation nostalgique d'un monde disparu ?
Ce texte m'a fait vivre et m'a surtout poussé à agir. À l'époque, je faisais aussi du théâtre de rue et ce recueil ne quittait pas ma table de chevet. Il y a dans la pensée de Léger une énergie et une force qui me guidaient pour aller vers les oubliés des pratiques culturelles. 
Je maintiens que nous devons à tout prix nous inventer un sort commun. C'est la seule manière de pouvoir nous cultiver et nous construire ensemble. Cette conviction a fondé mon engagement. Il faut agir au quotidien pour la démocratisation artistique et ne pas baisser les bras. Il faut impérativement poursuivre l'effort, même si les résultats sont parfois modestes. C'est ce constat-là qui conclut le texte de la pièce et donc la vie de Fernand Léger. 

Comment avez-vous sélectionné et ordonné les passages choisis ?
Le spectacle est composé de deux textes. Le Cirque, écrit par Fernand Léger, puis L'Entretien, que nous venons d'évoquer.
Le premier texte constitue l'ouverture sensible à l'½uvre du peintre. Le spectacle s'ouvre donc sur un saisissement : la découverte d'un artiste seul au travail, « en liberté ». Je veux plonger le spectateur au c½ur des difficultés propres à la peinture de Léger, afin qu'il vive une aventure à la dimension de cette force, que le peintre décrit lui-même comme sa colonne vertébrale. Car l'approche de sa peinture demeure complexe. Son obsession d'un monde à construire sous-tendant son univers, rend de prime abord les tableaux de Fernand Léger peu séduisants, voire austères ou difficiles d'accès.
Dans un second temps, L'Entretien vient éclaircir le sens de sa démarche artistique. Ce texte constitue finalement les trois-quarts du spectacle. C'est une écriture simple, voire consensuelle, révélant un artiste très clair et précis avec ses idées.

Vous disposez sur scène d'un fort soutien musical. De quelle manière avez-vous travaillé la partition sonore du spectacle ?
La partie musicale a été totalement recréée par rapport à la première version du spectacle présentée en 2000. Pour cette nouvelle proposition, j'ai sollicité deux nouveaux complices : Jean-Baptiste Julien, compositeur et D' de Kabal, poète, rappeur et slameur. Avec ce dernier, nous trouvons très important de faire dialoguer le rap et le théâtre et avons déjà travaillé ensemble dans ce sens. J'y vois une évocation de l'univers urbain si cher à Léger.
Dans l'édition d'origine du Cirque, il y a de nombreuses illustrations. Le texte seul manquerait d’impact et de puissance sans l'univers musical dessiné par le compositeur et D' de Kabal, " l'écrivain rythmique ". Nous tentons un pari d'art total un peu fou. Nous voulons immerger le spectateur dans l'étonnement. Cette interrogation sera le moteur de l'écoute pour toute la suite du spectacle.

Ce premier travail, sur des textes apparemment simples, a-t-il été une expérience nécessaire avant de vous confronter aux écrits de Roland Barthes ?
J'ai découvert avec Fernand Léger que le théâtre avait la capacité de « déplier » la complexité. J'ai eu la preuve que c'était non seulement possible, mais surtout réjouissant. C'est ce qui m'a encouragé à me confronter à des auteurs réputés plus « ardus ». En fait, je suis un fou des auteurs et c'est l'artisanat théâtral qui m'a permis d'amener ces deux météorites sur scène.

Comment avez-vous découvert les Fragments d’un discours amoureux ?
Ma première rencontre avec Roland Barthes, tout comme celle avec Jackson Pollock, s'est faite au Centre Pompidou. C'était une exposition merveilleuse. Un véritable travail de démocratisation de la pensée nous était offert. J'ai eu d'emblée envie de lire et relire les ouvrages présentés.

Comment est née l'envie de porter ce texte à la scène ?
Tout a débuté par un travail d'action culturelle autour du spectacle Pas vu (à la télévision) que j'ai mené avec Luciana Botelho. 
Des figures extraites des Fragments d'un discours amoureux nous servaient de soutien dramaturgique dans ce projet. Nous voulions partager cette matière-là avec les groupes d'acteurs amateurs dans les ateliers. Notre proposition était d’inventer un geste pour chaque mot complexe ou récurrent du texte. Cette première forme était si belle qu'il nous était impossible de ne pas pousser le jeu plus loin. Invités par le premier Marathon des Mots de Toulouse, nous avons proposé de lire le texte de Barthes avec Scali Delpeyrat pendant que Luciana le "signait"... pour voir. Cette première lecture publique d'extraits des Fragments a rencontré un franc succès, ce qui nous a conforté dans l'idée de construire tout un projet autour du texte de Roland Barthes.

Quelles recherches avez-vous menées autour du texte et de l'auteur pour étayer votre projet ?
Emanuela Pace a fait un énorme travail de dramaturgie et de recherche. Cela nous a permis de disposer de beaucoup d'éléments pour creuser le texte en profondeur et ainsi adosser le travail à une somme de connaissances. Cette préparation nous a permis de libérer notre fantaisie et d'accompagner, je crois, le texte de Barthes en ce qu'il a de plus poétique et de plus doux.
Au cours de cette recherche, nous nous sommes aussi engouffrés dans la théâtralité proposée par les Fragments. Comme l’écrit Jean-Pierre Sarrazac, ces textes à la première personne et les notations ouvertement théâtrales ont pour fonction « de produire, comme sur une scène, une simulation de la passion et de l'état amoureux ».1

Comment avez-vous sélectionné et ordonné les passages retenus ?
Le livre se compose de quatre-vingt figures. Nous avons tout simplement choisi ensemble les passages que nous préférions, avec pour seule contrainte d'énoncer chaque figure dans leur intégralité. Très vite, nous avons éliminé les plus longues et seulement neuf d’entre elles ont été conservées. J'ai juste imposé la figure « Ravissement » pour commencer la pièce.

Vous êtes deux comédiens et une comédienne sur scène, comment se sont répartis les rôles et distribuées les voix du narrateur ?
Nous avions travaillé à Caen sur les « signes » et Luciana devait faire le compte-rendu de cette première étape. Pour l'élaboration de la mise en scène, j'ai agi à la manière d'un plasticien. Je présente deux garçons « portant » le texte et une fille le « signant ». Ensuite, j'observe la cohérence qui émerge du plateau. C'est une manière d'envisager le théâtre, loin d'une mise en scène pré-digérée. En fait, les éléments sont livrés à l'épreuve de la scène et seules certaines propositions plus fortes que les autres seront retenues. Mais, je tiens à le préciser, tout ceci ne peut exister sans un préalable incontournable : une véritable étude du texte en amont. C'est à mon sens la condition sine qua non pour qu'un geste artistique pertinent ait une chance d'émerger.

Les éléments de mise en scène, le jeu, contribuent-ils à donner un éclairage inattendu aux propos de Roland Barthes ?
Inattendu ! Non, c'est l'artisanat théâtral qui a permis de faire émerger cette écoute de la parole de Roland Barthes. Nous tenions absolument à conserver la fraîcheur des premières lectures de ce texte que nous avions faites en public. C'est dans cette logique que nous avons construit un spectacle avec le minimum de moyens. Je voulais que le décor tienne dans une petite valise.

Pensez-vous, comme de nombreux spectateurs l'ont souligné, que vous provoquez le rire avec un texte apparemment triste ?
Nous n'avons jamais eu la volonté de tirer le texte de Roland Barthes vers un versant comique. La figure « Cacher », où Barthes évoque les lunettes de soleil permettant de cacher une passion, est la plus drôle et la plus échevelée. Nous l'avons traitée à la manière d'un pléonasme. La figure « Attente », où l’auteur met en scène la situation de l’attente amoureuse dans un café, est quant à elle ouvertement drôle. Pour les autres, le texte est d'une telle tenue, d'une telle cohérence, que faire entendre l'humour qu'il contient souvent n'est qu'un agrément de plus. Car l’amoureux est tout aussi bien tragique que ridicule. Barthes ne se prive pas de l’écrire à sa manière, savante parfois, extrêmement vivante et théâtrale d’autres fois et à la première personne toujours. Nous n’avons eu de cesse de partir du texte et d’y revenir, fidèles à sa ponctuation même, travaillant au plus près des méandres de cette écriture qui, aussi bien que la pensée de Barthes, se garde bien d’un sens univoque et d’une couleur unique des sentiments !
Barthes nous dit que le modèle de son sujet amoureux est en partie inspiré du jeune Werther de Goethe. Ce personnage romantique a quelque chose de ridicule et de dérisoire, tout en étant véritablement tragique, cela est lisible dans la manière dont Barthes l’évoque au cours de ses figures. Or, le texte n’est que très rarement uniformément triste ou tragique. Quand nous lisons les Fragments dans le secret de notre chambre, nous pouvons pleurer à l'évocation des éléments de notre propre histoire amoureuse souvent dramatique. En public, nous avons la distance nécessaire et la pudeur suffisante pour rire du pathétique des situations. Et nous pouvons en même temps faire ce constat affligeant et paradoxalement réconfortant, que Roland Barthes énonce dès l'introduction de son livre : « Comme c'est vrai ça ! Je reconnais cette scène de langage ».

Réalisation +
D'après Roland Barthes
Mise en scène Arnaud Churin
Avec Arnaud Churin, Scali Delpeyrat et Luciana Botelho
Collaboration artistique Emanuela Pace, Gilles Gentner, Olivier Bériot, Philippe Marioge

Coproduction Espace des Arts - Scène Nationale de Châlon-sur-Saône, Compagnie La Sirène tubiste
Avec l'aide à la reprise d'Arcadi et l'aide à la production du Ministère de la Culture – DRAC Ile-de-France
Avec le soutien de la MC93 Bobigny.
Administration Véronique Felenbok assistée de Clara Prigent
Diffusion Antoine Blesson