théâtre

de la bastille

Théâtre de la Bastille

Une tentative d'évasion hors de la sphère paternelle.

Lettre au père.

Texte Franz Kafka. Mise en scène Thibault de Montalembert

Avec Thierry de Peretti. Lumière Jean-Luc Chanonat. Création sonore Nicolas Baby. Conseiller chorégraphique Yutaka Takei

“On était en tournée avec Les Illuminations de Rimbaud quand il m’est venu à l’idée de proposer à Thierry de le diriger.” Parfois, un comédien éprouve comme ça le besoin d’inverser les rôles. Depuis Valparaiso de Don DeLillo créé au Théâtre de la Bastille, Thibault de Montalembert travaille régulièrement avec Thierry de Peretti. Les deux hommes sont même devenus amis. Et sans doute est-ce le climat de confiance qui règne entre eux qui a décidé le comédien à franchir le pas.

Une tentative d’autobiographie
Depuis longtemps déjà, il ruminait le projet de monter une pièce du Suédois Per Olov Enquist, mais cela ne s’est pas fait. Alors il s’est souvenu de La Métamorphose de Kafka adaptée et mise en scène par Roman Polanski. Il envisage, du coup, de travailler ce texte avec son ami. “Nous étions à Orléans. Je suis allé dans une librairie pour acheter le livre. A côté, il y avait la Lettre au père que j’ai pris par la même occasion. J’ai donné le livre à Thierry. Plus tard, dans le train, il m’en parle. Je ne comprenais absolument rien à ce qu’il me racontait. Cela ne correspondait pas du tout à La Métamorphose. C’est qu’en fait, je m’étais trompé, je lui avais donné la Lettre au père.”
L’oeuvre de Kafka a cette particularité que tous les textes y sont, d’une manière ou d’une autre, en résonance. En écoutant Thierry de Peretti lui parler de la Lettre au père, Thibault de Montalembert comprenant sa méprise a aussitôt pensé que c’était justement ce texte-là qu’il voulait porter à la scène. C’est que cette lettre rédigée en 1919, cinq ans avant la mort de l’écrivain, occupe une place à part ; ce n’est pas une oeuvre de fiction, même si on y retrouve les thèmes qui hantent les récits et les romans de Kafka. Elle commence par ces mots terribles adressés au père : “Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence”. Cependant, ce n’est pas un réquisitoire que le fils adresse ici à son père, même si Thibault de Montalembert remarque avec justesse que la lettre a quelque chose de la lettre d’avocat. L’auteur se défend, s’explique, se justifie et, ce faisant, rédige une tentative d’autobiographie. La lettre ne parviendra jamais à son destinataire et, en cela, elle confirme l’abîme d’incompréhension qui séparait les deux hommes. “[Nos] exigences étaient entièrement différentes ; ce qui m’empoigne doit nécessairement te laisser froid et, inversement, ce que tu juges innocent peut me paraître coupable et, inversement, ce qui, dans ta vie, reste sans conséquence peut devenir le couvercle de mon cercueil”, écrit Kafka.

Une tentative d’évasion hors de la sphère paternelle
“Cette lettre est trop longue pour que nous puissions la donner dans son intégralité, indique Thibault de Montalembert. Nous avons dû couper et adapter. En revanche, c’est un texte qui passe très bien le cap de la scène. En m’immergeant dans la lecture, il m’est peu à peu apparu que l’aspect désespéré qui frappe d’abord laissait la place à un autre ton fait d’humour grinçant. Au fond, cette lettre est un brûlot, un encouragement à la rébellion, comme si Kafka disait que le plus grand péché de l’homme, ce serait l’obéissance. Or, aujourd’hui, il me semble que tout le monde est à la recherche d’une figure paternelle, d’une autorité qui ferait défaut. Du coup et en même temps, c’est comme si cette figure absente du père n’avait jamais été aussi présente.”
Mais en ce qui le concerne, Kafka n’a pas eu d’autre choix que de se construire contre cette figure envahissante, omniprésente du père. N’a-t-il pas écrit un jour que toute son oeuvre aurait pu se définir comme “une tentative d’évasion hors de la sphère paternelle”? Ce père qui l’étouffe même par sa présence physique, sa corpulence ; lui, si frêle : “J’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps. Il me souvient, par exemple, que nous nous déshabillions souvent ensemble dans une cabine. Moi, maigre, chétif, étroit ; toi, fort, grand large. Déjà dans la cabine je me trouvais lamentable, et non seulement en face de toi, mais en face du monde entier, car tu étais pour moi la mesure de toutes choses”. Une présence accablante d’un père dont l’autorité, au fond, est quasi d’ordre divin, même si elle comporte déjà en son coeur une faille qui ne va cesser de s’agrandir : “Pour l’enfant que j’étais, tout ce que tu me criais était positivement un commandement du ciel, je ne l’oubliais jamais, cela restait pour moi le moyen le plus important dont je disposais pour juger le monde, avant tout pour te juger toi-même, et sur ce point, tu faisais complètement faillite”
. Ainsi l’autorité finit-elle par se retourner contre elle-même.

Déspatialiser le spectateur pour le dépayser
Pour faire entendre ce texte, Thibault de Montalembert a privilégié une approche dépouillée. Pas de décor, sinon la lumière qui découpe l’espace. Avec Thierry de Peretti, ils ont travaillé des mouvements en compagnie du danseur japonais Yutaka Takei. La genèse du projet est évoquée dans le spectacle à travers des références à La Métamorphose. La bande-son, confiée à Nicolas Baby, joue aussi un rôle important. “On a voulu travailler sur la matière sonore avec l’idée de transporter les spectateurs dans un autre espace. C’est très important pour moi cet effort pour déspatialiser le spectateur, le dépayser, l’emmener dans un endroit qui n’est pas référencé, mais qui en même temps suscite des images, des sensations.”
Il y a peu, Thibault de Montalembert interprétait sous la direction de son ami de Peretti Les Illuminations de Rimbaud dans un spectacle échevelé. Avec cette Lettre au père, c’est à une matière très différente, impliquant d’autres enjeux, qu’il s’affronte, tout en découvrant pour la première fois les questionnements liés à la mise en scène. Mais ce comédien issu de l’Ecole du Théâtre des Amandiers, également à l’aise sur les planches de théâtre et sur les plateaux de cinéma, aime les prises de risque. Après avoir tourné notamment dans les premiers films d’Arnaud Desplechin, il est parti à l’aventure au cœur de l’Ouzbékistan pour Shimkent Hôtel, film expérimental du réalisateur Charles de Meaux. “Si je reviens toujours au théâtre, c’est d’abord par goût, explique-t-il. Même si régulièrement je me dis que le théâtre est parfois en retard par rapport aux questionnements du monde contemporain. En même temps, cela n’empêche pas que l’espace théâtral représente aujourd’hui plus que jamais un lieu de pensée et de parole qui est unique en son genre. Le cinéma fonctionne avec la fascination de l’image. C’est presque de l’hypnose. Mais quand on considère la quantité de ce qui se produit, il y a quand même très peu de choses intéressantes qui sortent du lot. Au théâtre, au moins, on peut prendre des risques ».