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Théâtre de la Bastille

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Si cela peut servir à quelque chose, disons que le climat est effrayant, comme dans un mauvais film dans les ombres duquel sont hébergés toutes sortes de monstres.

Dramaturge aussi drôle que virtuose, l’argentin Rafael Spregelburd détourne les codes du film d’horreur pour inventer une fable initiatique survoltée. Embarqués dans la quête frénétique d’une clef de coffre fort, les personnages de cette pièce s’égarent sur des voies imprévues. Ce spectacle mis en scène par Pierre Maillet et Marcial Di Fonzo Bo est le cinquième volet de l’Heptalogie, une série de pièces inspirées du célèbre tableau Les Sept Pêchés Capitaux de Jérôme Bosch. Après La Estupidez et simultanément à La Paranoïa au Théâtre national de Chaillot, deux mises en scène de Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier, La Panique est le troisième spectacle de cet auteur essentiel que l’on peut voir en France.
H.L.T.

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La Panique [intégral]

Rafael Spregelburd : La Panique

Il y a un mort. Tout commence comme ça. Par la mort d’un père de famille. Dont on se demande bien pourquoi d’ailleurs il persiste à rester en scène. Plus tard on apprendra qu’il ne sait pas qu’il est mort. Ce qui constitue une excuse tout à fait recevable. N’empêche qu’il est bien mort. Et que ce décès représente le point de départ de La Panique, pièce qui s’inscrit dans l’Heptalogie de Hiëronymus Bosch, vaste et ambitieux ensemble inspiré des Sept péchés capitaux peints par Jérôme Bosch. Après La Estupidez et La Paranoïa mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier au Théâtre National de Chaillot voici donc l’occasion de découvrir un troisième volet de cette ½uvre survoltée à l’humour explosif. Dirigée par Pierre Maillet et Marcial Di Fonzo Bo, cette version de La Panique est issue d’un atelier de fin d’année mené avec les élèves comédiens de l’Ecole des Teinturiers de Lausane. Le choix de ce texte pour travailler avec de jeunes comédiens est, au fond, tout à fait logique puisqu’à l’origine ce texte fut écrit par Rafael Spregelburd pour et avec la participation de ses élèves du Conservatoire d’Art Dramatique de Buenos Aires. Précisons que dans sa référence aux sept péchés capitaux, Rafael Spregelburd considère la panique comme l’équivalent de la paresse, soit : « Un manque d’attention pour voir au-delà des apparences, rester dans le banal sans scruter la profondeur mystérieuse et existentielle des choses ».

Comme toujours c’est un théâtre qui jongle avec les codes, en l’occurrence ceux du cinéma fantastique, des films d’horreur ou des films de suspens. Il est question d’une clé qui permettrait d’ouvrir un coffre dans la banque Fortis. Toute la famille va se lancer dans la quête frénétique de cette clé dont évidemment le sens est multiple, le théâtre étant en quelque sorte en quête de soi-même et de sa propre justification dans ce spectacle, comme l’explique Marcial Di Fonzo Bo : « À un moment de la pièce, la question se pose de ce que l’on est en train de faire. Alors, tout d’un coup, cela devient du théâtre dans le théâtre comme si la représentation s’interrogeait sur sa propre possibilité sous la forme d’une mise en abyme. Rafael Spregeburd n’est pas seulement auteur, il met aussi en scène ses propres pièces en testant littéralement son texte à travers le travail avec les comédiens. Une de ses préoccupations majeures, c’est ce constat que dans tous les genres, le cinéma, la danse, les arts plastiques, on a décloisonné les formes alors qu’au théâtre il n’y a pas la même liberté. Du coup sa quête consiste à imaginer de nouvelles formes. »

Pour mettre la main sur la fameuse clé, la famille se démène jusqu’à aller consulter une voyante – sur les conseils d’une employée de la banque. La consultation collective vire à thérapie de groupe et joue aussi un rôle essentiel de révélateur car les personnages y apprennent sur eux-mêmes les choses les plus étonnantes. Parallèlement une histoire d’amour se noue entre le fils et la voyante. Rafael Spregelburd aime autant les situations incongrues que détourner les clichés avec un humour dévastateur. « C’est très important et formateur pour un jeune acteur de se confronter à ce jeu subtil avec les clichés, remarque à ce propos Pierre Maillet. Cela demande beaucoup de finesse mais aussi beaucoup d’implication car il ne faut pas avoir peur d’y aller, de se jeter à l’eau. Ce qui est intéressant dans le fait de travailler avec de jeunes comédiens, c’est qu’ils réagissent très bien à ce type d’écriture. Le théâtre de Rafael Spregelburd est très différent de celui de Copi, par exemple. Il est moins noir, plus léger et, au fond, plus argentin. C’est un théâtre très sophistiqué qui joue avec la complexité à travers la physique quantique ou les fractales qui bousculent un peu les codes habituels de la représentation. Il fait coexister plusieurs récits en même temps, multiplie les angles de tir. Un foisonnement qui correspond en fait au monde dans lequel nous vivons tous les jours où tant de niveaux d’informations se superposent sans même qu’on en soit vraiment conscients. »

Cette habileté à multiplier les niveaux de sens et à faire foisonner des récits dans le récit donne au théâtre de Spregelburd une allure parfois vertigineuse qui est un vrai défi pour les comédiens. C’est un théâtre virtuose, qui joue avec la surchauffe à un rythme effréné souvent étourdissant. Ce qui n’est au fond qu’un reflet du monde où nous vivons constate Marcial Di Fonzo Bo : « Rafael Spregelburd part du principe que dans le monde actuel nous sommes sollicités par une multitude d’informations différentes qui surgissent de tous côtés. Ce faisant il ne révolutionne pas le théâtre, il rend simplement compte d’une réalité contemporaine. Aujourd’hui notre perception de la réalité est différente de celle que nous pouvions avoir il y a vingt ou trente ans. Aussi au théâtre, il est tout à fait possible de suivre deux histoires en même temps. Je crois que ce qui domine notre culture aujourd’hui plus encore qu’il y a trente ans, c’est le cinéma où cette façon de monter ensemble plusieurs récits, d’utiliser des raccourcis, de juxtaposer des scènes est monnaie courante ».

Réalisation +
Traduction française Marcial Di Fonzo Bo et Guillermo Pisani
Mise en scène
Pierre Maillet et Marcial Di Fonzo Bo avec la collaboration d’Elise Vigier et Valérie Schwarcz
Avec Cyril Ansermet, Sarah Anthony, Robin Bezençon, Damien Gauthier, Sébastien Gautier, Militza Gorbatchevsky, Virginie Kaiser, Olivier Magnenat, Julie Marin, Floriane Mésenge, Laure Nathan, Valérie Schwarcz
Lumière Bruno Marsol
Son Jérôme Leray

Coréalisation Théâtre de la Bastille, Théâtre des Lucioles - Rennes, Compagnie de l'Albatros - Genève, Ecole du Théâtre des Teintureries - Lausanne.

Rafael Spregelburd est représenté par l’Arche éditeur, Paris.

Ce spectacle a été créé au sein de l’Ecole du Théâtre des Teintureries à Lausanne (Suisse) en mars 2009.