DES MIETTES D'HISTOIRE

  • Saison 2011-2012
    • En cet automne 2011, nous mettions à l'affiche deux textes de Peter Handke. Ce geste, lié à une opportunité, n'était pas sans mémoire ; je n'avais rien oublié du quasi-ostracisme qui pesait sur Handke depuis ses déclarations sur la tombe de Milošević. Mais on ne balaye pas un auteur de cette trempe. Et contrairement aux déclarations d'Olivier Py dans Le Monde on attendra sa mort pour le jouer – je pensais qu'il n'y avait rien de plus urgent que de le jouer. J'avais essayé de trouver la production d'une pièce inédite, Le Voyage en pirogue, sans succès.
      Introspection réalisée par Gwenaël Morin et Outrage au public mis en scène par Peter van Den Eede/de KOE étaient deux pièces d'autant plus bienvenues que chaque mise en scène relevait d'un geste novateur et parfaitement maîtrisé.

      Fin septembre : nous avons réussi à accueillir Daniel Veronese avec une adaptation de Maison de poupée et La Mouette. Veronese est un très grand metteur en scène argentin. Pour le Théâtre de la Bastille, l'accueil de compagnies aussi lointaines est toujours un défi. Veronese avait fait sa première à Paris, des années plus tôt, ici. Son retour et son immense succès, la joie des acteurs à être là, tout cela fit de cet accueil un moment heureux.

      Octobre : Thomas Hauert et Angels Margarit, deux danseurs chorégraphes réunis pour ce spectacle, From B to B, fut aussi un moment heureux. Les deux interprètes jouaient avec des lettres comme s'ils élaboraient un langage en devenir. Au fond, qu'est-ce que l'art sinon cela ? Un langage à (re) découvrir ?

      Janvier : la formation de ce collectif, L'Avantage du doute, fut avec leur premier spectacle, Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon, très fêté, une aventure exemplaire. Chaleureuse pour nous puisque le groupe s'est formé à l'issu d'un stage dirigé par Frank Vercruyssen (tg STAN). Le deuxième spectacle est toujours un danger. Mais La Légende de Bornéo n'a pas déçu malgré un sujet – le travail – qui redoublait la difficulté. La clé de cette réussite tient, je crois, à ce que les acteurs (auteurs et réalisateurs) n'abordent pas le sujet en s'en extrayant. Ils partent de ce qu'ils sont, de ce qu'ils connaissent pour le vivre. De là, leur propos échappe à la généralité, à la mollesse sociologique ou à une « vue de haut » : il atteint immédiatement une sincérité qui est une forme de la vérité au théâtre. Intelligence et humour étaient au rendez-vous. Nous avons vite décidé de reprendre le spectacle : ce sera en juin 2013.

      Nathalie Béasse est l'une de ces rencontres dont nous pensons qu'elles peuvent marquer l'histoire du Théâtre de la Bastille. C'est Géraldine Chaillou qui vit la première en quoi Nathalie Béasse est une artiste profonde à la recherche du « gai savoir », une danseuse de la pensée. Wonderful World était pour nous le second pas vers une collaboration durable.

      Mars : nous recevions dans la salle du bas le spectacle de Pierre Meunier, Du fond des gorges, et, dans la salle du haut, Tête de mort de Jean-Pierre Larroche. J'ai souvent parlé de Pierre Meunier, poète de la scène. Larroche, moins familier de la Bastille, est aussi l'un de ces poètes qui transfigurent la scène. Tête de mort, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, fut un spectacle plein de vie, de délicatesse, d'invention formelle. Chaque spectateur, parfois très jeune, en était ébloui.

      Juin :Gwenaël Morin offre, outre son intelligence et sa liberté de lecture des grands textes, une énergie, un engagement incomparables. Il en fallait, à lui et ses acteurs, pour nous proposer l'organisation d'une nuit de Théâtre. Du soir au petit matin, les acteurs enchaînaient cinq spectacles : Tratuffe d'après Tartuffe de Molière, Bérénice d'après Bérénice de Racine, Hamlet d'après Hamlet de Shakespeare, Woyzeck d'après Woyzeck de Büchner, Antigone d'après Antigone de Sophocle.
      Je pensais que vers 4 h du matin, nous ne resterions qu'un petit groupe à suivre cet exceptionnel marathon. Il y avait bien une cuisine aménagée dans la salle du haut pour boire et se restaurer, mais.... Le miracle fut que la salle ne désemplit pas jusqu'au café-croissants du matin, entre 7 et 8 h. Il y avait sur les visages plus de joie que de fatigue. Tous avaient fait une expérience unique.

  • Saison 2010-2011
    • Une fois n'est pas coutume, nous avons ouvert la saison avec trois pièces du répertoire classique. Comme toujours, cela est dû aux artistes qui, proches de nous, ont proposé. Marc Sussi d'abord, ami cher et ancien collaborateur tout aussi cher qui mit en scène Dom Juan. Et Gwenaël Morin que nous avons adopté comme un artiste majeur pour la Bastille. Il y eut dans ces trois spectacles des moments magnifiques et quelques soirées rares. Je me disais : tout théâtre doit, à son rythme et selon ses nécessités, revivre les moments fondateurs. Molière, Racine ! La question toujours : ne pas le faire par opportunité, mais selon une histoire propre, de sorte qu'une liberté nouvelle se crée.

      Tiens, je relis le programme. « Nouveau, un bar au Théâtre de la Bastille ! » Eh oui ! J'ai repris l'opticien qui nous voisinait, ouvert une porte et voici un nouvel espace, pas bien grand, mais dont j'espérais une chaleur nouvelle. Relire « le rapport Langhoff ». Ecrit pour le Théâtre Vidy à Lausanne. Langhoff avait l'idée d'y poser un fleuriste. Merveilleuse idée, restée en l'état... d'idée.

      Novembre : Frank Vercruyssen réalise Le Tangible. C'était un projet risqué. Frank (tg STAN) est un aventurier, un curieux, une tête poétique et politique. Ce fut risqué, en effet.

      Novembre – décembre : je veux dire un mot de Baal dans le cours de ces miettes que je pose sur notre mémoire. Réalisé par François Orsoniun compagnon, lui aussi – Baal, le personnage imaginé par le jeune Brecht, était interprété par Clotilde Hesme. Elle illuminait le spectacle, très réussi. Quelle actrice ! Quelle belle femme ! Sa lumière vient du dedans.

      Décembre : ai-je déjà parlé de Striptease ? Né du désir de son interprète, Céline Milliat-Baumgartner, écrit et mis en scène par Cédric Orain, le spectacle ne trichait pas. Il était donc plus qu'un strip-tease : il était aussi une belle question posée à notre désir de nudité. Que vois-tu ?

      Juin : je ne jette que des miettes. En cette fin de saison, j'avais invité Rodolphe Dana qui avait adapté et jouait Loin d'eux de Laurent Mauvignier. Rodolphe fut souverain. Le texte de Mauvignier est un très beau roman. 50 minutes de spectacle où le théâtre était simple, offert, juste. Vous avez, spectateurs, boudé ce spectacle. C'était triste. Aucune liberté, au théâtre, n'est réelle sans cet accord que nous attendions et qui nous manqua.

  • Saison 2009-2010
    • Septembre-octobre 2009 : Jacques Bonnaffé sur un texte de Jean-Pierre Verheggen. L'Oral et Hardi. Bonnaffé est un acteur d'exception, capable d'adresser sous le mode du comique une poésie très élaborée, une pensée complexe. C'est dire que l'acteur et le metteur en scène (ici de lui-même) exige une extrême précision. Je l'ai vu répéter : c'est un virtuose sans concession. Il ne tolère de son talent aucune facilité. Son souci de s'adresser à tous est ainsi le seuil de son exigence.

      Octobre : quatre jours en octobre, nous avons reçu l'atelier de sortie des élèves de l'École des Teintureries de Lausanne dans une mise en scène de Pierre Maillet et Martial Di Fonzo Bo d'un texte de Rafaël Spregelburg, argentin. C'était un travail remarquable. Mais si je l'évoque ici, c'est aussi pour une raison qui m'est personnelle.
      Cette école a été fondée par un ami aujourd'hui disparu, Jean-Philippe Guerlais qui m'avait demandé de l'assister. J'y donnai pendant six ans des cours mensuellement.
      L'école fut jusqu'à juin 2012 dirigée par
      Patricia Blot. J'ai beaucoup appris en leur compagnie et vécu des moments de théâtre qui m'ont marqué. Cette école ne fut pas pour rien dans l'écriture de mes deux premiers livres. Ces quelques mots pour rendre hommage à ceux qui l'ont faite, Guerlais, Patricia Blot et beaucoup des metteurs en scène qui me sont proches.

      Novembre : Pierre Meunier est de retour. Pierre est un homme inspiré, un poète original attaché à la matière-monde qu'il sait parfois chanter par des mots et des images extraordinaires. Chaque spectacle est une incertitude. Parfois, le geste est plein, sa forme est souveraine, d'autres fois, la diagonale qu'il cherche toujours reste bancale. Ainsi va sa poésie.

      Novembre-décembre : Novarina reprend Le monologue d'Adramalech créé des années plus tôt dans ce théâtre avec André Marcon. Jean-Yves Michaux en est ici l'interprète. Fort, concret, il cherche la fable. Novarina me disait au téléphone : je ne peux le reprendre ailleurs ! Et comment ! Bienvenue au retour de cet artiste à nul autre comparable dont le parcours fut une des belles conquêtes du théâtre contemporain.

      Décembre : Le chemin solitaire d'Arthur Schnitzler par les STAN. Une de leur plus belles réussites, eux qui n'en manquent pourtant pas. Un art consommé, limpide. Le texte est joué au plus près, il n'est pas chargé d'intentions inutiles et tout est d'une intelligence éblouissante. Jusqu'au décor où les STAN prennent le risque d'une sorte d'abstraction, de presque vide. C'est aussi la force de ce groupe, outre la qualité du jeu, sa liberté, de ne jamais se répéter tout en laissant leur emprunte, un style comme on dit. La compagnie avait juste vingt ans. Nous avons fêté cet anniversaire en offrant le 19 décembre, de midi à minuit, des Impromptus. Je salue encore leur générosité et leur plaisir de théâtre.

      Janvier 2010 : Joris Lacoste, dans une interprétation d'Emmanuelle Lafon, présenta Parlement. Une performance extraordinaire portant sur une sorte d'inventaire des formes orales. Il fallait une actrice capable de jouer sur de vastes registres, seule en scène derrière un micro, pour donner l'étendue et la saveur de ces paroles échappées du quotidien le plus divers.

      Février : le n°2 de notre HORS-SÉRIE fut heureux. Nathalie Béasse et Daniel Linehan que l'on découvrait à Paris étaient promis à revenir.

      Mars : j'ai déjà évoqué le théâtre de Gwenaël Morin. J'avais insisté pour qu'à la sortie de son aventure aux laboratoires d'Aubervilliers, il monte Woyzeck. J'en fus heureux, mais le spectacle divisa et nous n'avons pas retrouvé la même adhésion que lors des Justes. Mais je savais qu'elle reviendrait. Ce fut le cas, deux ans plus tard, avec Bérénice et Tartuffe.

      Avril : le chorégraphe canadien Daniel Léveillé présentait Amour, Acide et Noix. Cinq interprètes nus dans une chorégraphie faite de mouvements scandés par des arrêts plaqués. Une danse forte, puissante, dont curieusement tout trouble de la nudité était, à mes yeux, évacué. Léveillé me confia que le nu n'était en rien prémédité lorsqu'il aborda la chorégraphie. Il s'imposa, voilà tout. Cela appartient aussi au geste artistique.
      La semaine suivante, nous présentions une chorégraphie de
      Thomas Hauert. Un tout autre style, une autre démarche. Le chorégraphe y démontrait une grande science du rythme et des différents volumes du groupe.
      Ces proximités dans nos programmes sont pour moi des différences vivantes, des explorations de vie. Ce que nous cherchons : aucun dogme, un esprit. Y réussissons-nous ?

      Juin : naissance d'un nouveau collectif, L'Avantage du doute. Le spectacle, Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon était une recherche, par des acteurs autour de la trentaine, de ce qui reste de mai 68. Sauf Simon qui, lui, l'avait vécu entièrement. Le spectacle a eu immédiatement du succès, emporté par une sincérité et un sens des situations remarquable. Le groupe s'est formé à l'issue d'un stage dirigé par Frank Vercruyssen (tg STAN), stage qui devint un spectacle titré L'Avantage du doute, présenté à la Bastille bien sûr ! De l'art des STAN, ils ont gardé le sens de l'adresse et l'exigence de composition. Leur marque : relever dans la réalité le matériau du futur spectacle sans jamais oublier ce qu'ils sont : des acteurs.

  • Saison 2008-2009
    • Octobre 2008 : Voici qu'avec le Festival d'Automne, nous pouvions accueillir le Théâtre Sfumato de Sofia (Bulgarie). Une adaptation de Mademoiselle Julie, La Danse de Mort et Strindberg à Damas. Quel plaisir de théâtre ! À l'heure où la présence internationale de la Bastille était en repli pour d'évidentes raisons économiques, la présence du Théâtre Sfumato était une joie, la démonstration d'une vraie nécessité.

      Novembre : première venue de Gwenaël Morin avec Les Justes d'Albert Camus. Géraldine Chaillou et Olivier Bertrand qui avaient vu le spectacle s'étaient faits insistants. Combien ils ont eu raison ! Dans une mise en scène dépouillée et toute en énergie qui est la marque de Morin, le texte de Camus avait une résonance d'une grande actualité. Il me semble d'ailleurs qu'on ne cesse de redécouvrir Camus et que la condamnation dont il fut l'objet par les sartriens tourne aujourd'hui à son avantage. Comment extraire du combat révolutionnaire le conflit moral ? Lire et relire Camus.

      Décembre : nous connaissions bien Peter Van den Eede pour l'avoir plusieurs fois reçu en compagnie des Stan. Splendide acteur ! Il restait à présenter son travail de metteur en scène, avec sa compagnie propre, de Koe. Ce fut Qui a peur de Virginia Woolf ? d'Edward Albee. J'avais une petite inquiétude à l'idée de présenter cette pièce si connue, si souvent (mal) montée... Une inquiétude qui s'avéra tout à fait infondée, tant Peter et ses trois compagnons de jeu se montrèrent inventifs et justes.
      Pour la petite histoire: il fallut bagarrer un peu pour convaincre les représentants de l'auteur de nous autoriser à ne pas respecter toutes les indications de décor d'Albee ! Et nous avons obtenu gain de cause, fort heureusement!

      Décembre 2008 : première venue de François Orsoni. Jean la Chance de Bertolt Brecht. C'est l'un des premiers textes de Brecht. Inspiré d'un conte de Grimm, le texte n'est pas facile à monter. Épique, poétique, d'une composition libre, la pièce pose de difficiles problèmes de mise en scène. Orsoni y posait une forte présence musicale. Je sais que son propos partagea, mais qu'il entraîna aussi. C'était à mes yeux une réussite remarquable. Et Clotilde Hesme y rayonnait.

      Février 2009 : Premier numéro de ce que nous avons appelé HORS-SÉRIE. Il s'agissait de nous donner les moyens de présenter des artistes dans des œuvres que l'on désigne facilement comme inclassables. Je voulais créer un cadre qui nous donne une liberté nouvelle, faire en sorte qu'une audience peut-être réduite, ne soit pas un empêchement, tant il est vrai que la liberté est un mouvement de libération, une façon d'écarter les murs ! Nous continuons et l'audience s'élargit.

      Février/mars 2009 : retour des Possédés avec Oncle Vania. Là encore, cette pièce si célèbre, si souvent jouée, il fallait le talent de la compagnie pour que sa présentation à la Bastille ne soit pas un simple confort ! C'est un répertoire qui mobilise plus facilement que d'autres un grand nombre de spectateurs et il peut être tentant de s'y replier pour des raisons où l'art ne tient pas forcément la première place.
      Il y eut là une telle simplicité (savante), une telle aisance dans le jeu, une telle invention d'espace, que même en connaissant bien la pièce, on pouvait la redécouvrir. Et pour ceux qui la voyaient pour la première fois, une découverte sous les meilleurs auspices.
      Écrivant cela, j'ai une pensée pour
      Youri Pogrebnichko, metteur en scène russe, dont certains ont pu voir à la Bastille Les trois soeurs, il y a plusieurs années. Un maître comme il y en a peu. Aussi fin connaisseur qu'iconoclaste.

      Mai 2009 : Jeanne Mordoj dans L'Éloge du poil. Un moment rare ! Une alliance de virtuosité technique, de poésie et d'humour pour un sujet grave, puisqu'il s'agissait de parler de la féminité et de la mort. Nous y avions convié de très jeunes spectateurs aussi. Ce spectacle qui ne concédait rien à la facilité fut pourtant un moment magnifique de « réconciliation ».

  • Saison 2007-2008
    • Octobre 2007 : après une première venue de brève exploitation, Rodolphe Dana et son collectif Les Possédés revenaient à la Bastille avec, de nouveau, un texte de Lagarce. Derniers remords avant l'oubli. De nouveau, ils manifestaient leur maîtrise dans un répertoire qui demande un doigté particulier. Une trame de récit que l'on pourrait qualifier de naturaliste et qui exige une incarnation réelle tout en évitant une facile dérive psychologiste. Cet équilibre fut exemplaire.

      Novembre 2007 : retour d'Amir Reza Koohestani, après Dance on Glasses, un spectacle qui nous avait éblouis. Recent Experiences n'était pas un texte de lui mais une adaptation de deux auteurs canadiens, Nadia Ross et Jacob Wren. De nouveau, nous retrouvions ce meuble si nécessaire à la vie familiale : la table. Les moyens techniques de Koohestani sont minimaux. La table, une bougies et les acteurs. Et une poésie se déploie avec une infinie délicatesse. Géraldine Chaillou et moi étions allés le voir à Téhéran. Et nous avions constaté combien de finesse et de courage sont nécessaire pour inventer une liberté artistique dans un pays de dictature.
      Caterina Sagna : je ne suis pas coutumier des reprises à la Bastille. Mais après le succès de Basso Ostinato, il était beau de reprendre ces deux soli de Caterina.
      Qui a vu la danse de ses mains ne l'oublie pas, je crois. Privilège: j'en ai gardé une photo de Michel Labelle.

      Décembre 2007 : Thomas Bernhard et tg STAN... La réputation des STAN, comme on dit désormais, était bien assise. Son mérite se confirmait une fois encore avec ces Dramuscules du grand écrivains autrichien. La critique des formes banales (?) et quotidiennes d'un racisme ordinaire est une plongée dans l'histoire que les acteurs jouaient avec une invention éblouissante.

      Janvier 2008 : et il y eut Nusch, le poème d'Eluard, interprété par Frank Vercruyssen et une danseuse invitée de la Compagnie Rosas. Nous étions assis autour d'une table, environ 25 spectateurs. J'avais vu le spectacle à Anvers, dans l'atelier des STAN, pour le plaisir. C'était si beau que nous nous demandions avec Frank comment le présenter à Paris. Cette si grande limitation du nombre de spectateurs était pour moi un obstacle (économique) redoutable. Grâce à la compagnie, ce fut possible. J'en suis toujours reconnaissant.

      Avril 2008 : Pierre Meunier avec une conférence démonstration sur le tas, la spire, la chute et l'air. La poésie de Pierre s'ancre toujours dans la matière. Il trouvait là à condenser l'inspiration de spectacles précédents (le tas, le ressort) avec un humour extraordinaire. Le rire de chacun était léger et plein de grâce. Seule Fabienne Pascaud dans Télérama, fut sévère, écrivant que c'était pire que du Raymond Devos !! Je n'ai toujours pas compris.

  • Saison 2006-2007
    • Automne 2006 : je ne peux que continuer à jeter des « miettes d’histoire » - La rencontre avec Rodolphe Dana et le groupe Les Possédés fut un beau moment. Au début, rien n’allait de soi malgré la qualité de leur jeune travail, car je n’avais pas de grand allant pour le texte de Lagarce choisi par eux : Le Pays lointain. Ils y furent magnifiques ! Cousins des tg STAN, pensais-je. Oui, me dirent-ils. Depuis, ils sont nos « bien-venus » !

      Il y a des moments qui sont comme une brise légère sur le théâtre. Une actrice amie lisant Pascal Quignard – ce fut d’abord Le Nom sur le bout de la langueétait venue me dire : « Je ne sais pas parler, je vais te montrer où j’en suis ». Avec son violoncelle, seule sur le plateau, moi seul dans la salle, Marie Vialle m’a montré, en effet. Et bien sûr, nous avons présenté Le Nom sur le bout de la langue. Pascal Quignard en fut heureux. Et généreux avec Marie puisqu’il lui offrit les textes qui allaient devenir Triomphe du temps. Marie Vialle et Pascal Quignard : l’alliance de la délicatesse.

      Basso Ostinato de Caterina Sagna. Nous l’invitons depuis si longtemps, c’est presque au-delà de la confiance. Une amitié toujours confirmée par la puissance si juste de ses spectacles. Basso Ostinato est né, entre nous, autour d’une coupe de champagne à Lille. Caterina travaillait à Bruxelles, j’arrivais de Paris : donc Lille ! Le résultat dépassa mes espérances. Grand succès, puis le Grand Prix de la Critique. Il y a des moments heureux.

  • Saison 2005-2006
    • Depuis si longtemps que je travaille avec Jean-Michel Rabeux, chaque succès qu’il rencontre me touche. La fête que vous avez réservé à Emmène-moi au bout du monde..., interprété par Claude Degliame, fut un bonheur. J’espère que cela aura encouragé ceux qui ne l’avaient déjà fait à lire Cendrars, l’un des plus grands écrivains français.

      Gisèle Vienne revenait avec Une belle enfant blonde et I Apologize. Voici encore une personnalité forte. Un univers nourri de questions : « qu’est-ce que la scène érotique ? » pourrait être l’une de ces questions. Ses spectacles ne sont pas lisses ni parfaits. Mais ils restent. Elle inaugure une collaboration avec l’écrivain Dennis Cooper. Nous en discutons encore ! (juin 2008).

      Les Lucioles sont un groupe d’acteurs. Ils peuvent jouer et mettre en scène, se regrouper ou s’éloigner. Chacun est libre et pourtant le groupe existe, solidaire. Nous les avons invité avec deux spectacles Eva Perón réalisé par Marcial Di Fonzo Bo et Automne et hiver réalisé par Pierre Maillet et Mélanie Leray. Copi et Lars Norén. Deux mondes. Deux styles dramatiques (deux succès) qui disent la richesse du théâtre des Lucioles.

      Rencontre de Boris Charmatz et de Raimund Hoghe. Pour un théâtre, ces rencontres dont il est partiellement responsable, sont une joie et plus : une source de légitimité peut-être. Hanté par la question de la présence, Boris fut happé par Raimund.

      Nous voulions revenir à la scène chorégraphique canadienne. Depuis la venue de Marie Chouinart, du temps était passé. Il y eut donc d’abord Benoît Lachambre, déjà connu et Antonija Livingstone. Antonija présenta The Part. C’était étonnant, drôle et émouvant : la danse a aussi sa part d’autobiographie.

  • Saison 2004-2005
    • On se souvient de l’une des phrases d’Antoine Vitez : « On peut faire théâtre de tout. » Avec prudence, précaution et talent, en effet, le Théâtre offre une infinité de possibilités. Jean Jourdheuil, orfèvre en la matière (Vermeer et Spinoza, Les sonnets de Shakespeare, Montaigne, De natura rerum…) construisit un spectacle consacré à une grande figure de la philosophie française : Michel Foucault, choses dites, choses vues. Jourdheuil n’illustrait rien, surtout pas la philosophie de Foucault ; et pourtant l’homme Foucault, le vivant penseur était là, empli de gai savoir.

      Puis arriva Bruno Geslin. Nous le connaissions par ses collaborations avec l’équipe des Lucioles. Mes jambes, si vous saviez quelle fumée…, d’après la vie et l’œuvre de Pierre Molinier (interprété par Pierre Maillet, époustouflant) fut l’un de ces « improbables » qui réconcilie le théâtre avec lui-même. Il invente et une nouvelle scène et une adresse aux spectateurs, aussi simple que riche. Pierre Maillet nous troublait de jouer avec une aisance stupéfiante de l’identification et de la distance.
      Geslin reviendra avec des textes de Joë Bousquet
      Je porte malheur aux femmes mais ne porte pas bonheur aux chiens et Denis Lavant dans le rôle du poète paralysé. Un miracle improbable encore, réconciliant.

      Raimund Hoghe : en janvier 2005 avec deux spectacles The Rite of Spring – Histoires de danse. Il fut pour la première fois à Paris, à notre invitation en 1997. Depuis, cette figure singulière a marqué une grande partie de l’Europe. Venu d’Allemagne, d’abord collaborateur de Pina Bausch, Raimund Hoghe réalise des spectacles qui étirent le temps, ritualisent les gestes, ouvrent l’espace. Il offre son corps déformé comme on offre une image du Greco et réussit à créer un climat de méditation, unique.

      Jean-Michel Rabeux s’est affronté à L’Orestie. Adapté par lui (les deux premières pièces) Le Sang des Atrides devenait une sorte de « repas furieux ». Il laissait le champ de la vengeance ouvert. Réconciliation sociale, pas à l’ordre du jour.

      Amir Reza Koohestani : un artiste iranien, une surprise énorme. Nous l’avons d’abord découvert au KunstenFestivaldesArts à Bruxelles. Puis, je suis allé le voir à Téhéran. Vu de Téhéran, son art est plus limpide encore, mais plus incroyable aussi. Dans la douceur, une exceptionnelle résistance et un grand metteur en scène.
      Dès septembre, à l’orée de la saison suivante, il revenait avec le spectacle qui nous l’avait fait découvrir : Dance on Glasses.

      Le groupe flamand tg STAN s’est établi une réputation solide à Paris. Ils ont marqué la Bastille. J’ai voulu que nous fêtions ce succès en offrant de voir du groupe la multiplicité de son visage. Ils furent là deux mois (sans compter les répétitions) et présentèrent quatre spectacles (dont deux créations) et des soirées impromptues. Ce fut STAN Présence. Cet « excès » (au regard des habitudes) frappa la presse belge. J’eus ainsi des interviews dont je percevais la surprise ! « Si longtemps ? »
      Trois mois ou trois jours : peut-être est-ce la véritable question.

      Avignon 2005. Voici qu’une bronca se dresse contre les excès du théâtre. Hors textes : hors de chez nous ! Premier responsable de cette colère : Jan Fabre. Il peut énerver, c’est vrai ! De là à renvoyer trente ans de théâtre européen aux fureurs de l’histoire et à plaider un sage retour aux « genres »… il y a un pas dangereux à franchir qui ne semble pas avoir gêné Régis Debray. Jan Fabre est venu plusieurs fois à la Bastille, « avant » ! Avec des textes, il est vrai. On peut consulter sur cette question le livre de H. T. Lehman Le Théâtre post dramatique (Arche Éd., 2002) qui est intéressant. La Bastille en est, parfois.

  • Saison 2003-2004
    • Je ne peux jeter ici que des miettes d’histoire. Alors, encore un mot, à l’exclusion de beaucoup d’autres commentaires qui seraient nécessaires. En avril 2004, brièvement, nous avons accueilli Jan Lauwers, le créateur de la Needcompagny. Au titre d’un Need Lab, il présente l’esquisse très aboutie d’un spectacle présenté en juillet au Festival d’Avignon : La chambre d’Isabella. Il y a des miracles au théâtre. Un soir, deux soirs, c’est tout le théâtre qui lévite ! On sent les interprètes en état de grâce, le public sur un nuage. Un beauté qui est notre rêve quotidien, le rayon vert un soir sur l’océan.

  • Saison 2002-2003
    • Au début de la saison 2002/2003, ce fut une joie et une fierté que de présenter Fabrice Melquiot. Cet encore très jeune auteur (30 ans) avait déjà beaucoup écrit. J’ai choisi deux pièces que nous avons produites simultanément grâce à l’énergie d’Emmanuel Demarcy Motta. Lorsqu’un critique écrivit : « un auteur est né », lorsqu’un public très nombreux applaudit les spectacles, nous eûmes un sentiment de travail accompli ! Car quelles que soient les libertés que nous prenons avec la scène, l’écriture reste au centre du théâtre.

      Quelle liberté prenons-nous ? Eh bien, par exemple, celle que s’autorise Pierre Meunier. Faire un spectacle sur "le tas". Ce n’est pas de l’art dramatique traditionnel, loin s’en faut, mais c’est un théâtre vivant et magnifique. Je crois pour ma part que Le Tas est même un rare exemple de ce que peut être aujourd’hui un théâtre populaire.

      Un Théâtre prend toujours une responsabilité éditoriale. On présente un spectacle comme on édite un livre, en conscience. Aussi, lorsque je décidai d’accueillir l’équipe des Lucioles avec la pièce de Fassbinder, Les ordures, la ville et la mort, avais-je suffisamment travaillé pour mesurer ce qui avait fait scandale au moment de sa création, à Franckfort en 1976. Accusée à l’époque d’antisémitisme, la pièce nécessitait une lecture scrupuleuse et une compréhension attentive de l’événement à l’époque. Fassbinder y dénonce principalement des pratiques de corruption entre la ville et ses promoteurs. Certains sont juifs. Et Fassbinder d’insister, car à ses yeux, le passé antisémite de l’Allemagne n’est pas évacué. On peut à la rigueur contester ce jugement, mais en aucun cas, confondre la critique avec son objet. De plus, la pièce baigne dans une atmosphère de trouble sexuel qui, à mes yeux, crée une perspective critique aussi intuitive que mystérieuse et passionnante.
      Pendant quelques jours, tout se passa bien. Critiques et publics avaient une écoute et une réception du spectacle attentive, intelligente et mesurée. C’est alors que nous avons subi ce que j’ai nommé un attentat médiatique. Une page entière du Monde, avec appel à la une et photo insidieuse, pour démontrer que la pièce était bien antisémite. Ce fut un rude moment. Le rédacteur en chef du journal me jugea irresponsable (sic !) sans d’ailleurs prendre la peine de se déplacer. Et la signataire de la page, Brigitte Salino, ne revint pas sur son jugement, pourtant contredit par nombre de représentants d’associations juives, extrêmement attentives, on s’en doute.
      Après une alerte à la bombe, évidemment consécutive à cet article, je dus prendre des précautions de sécurité. Pendant un mois, nous avons joué sous la menace. Ce fut une affaire grave. Car elle désigne les limites que ne devrait pas s’autoriser à dépasser une critique. Au delà du préjudice subi, le statut de la fiction, la responsabilité d’un auteur important, la mienne propre, une lecture attentive de l’histoire, réelle et littéraire, tout cela était balayé d’un revers de plume par un journal qui compte en France parmi les organes d’information sérieux. « Juger, je veux juger » ironise Michel Foucault.
      Et si le contre-pouvoir n’était plus qu’un quatrième pouvoir, ou possiblement abusif comme les autres ? Les démocraties ne peuvent se suffire de règles formelles pour s’auto-proclamer les seuls espaces de liberté.
      Me reste la mémoire d’un beau spectacle, fin et rigoureux. Les lucioles reviendront donc à la Bastille.
      Je fus d’autant plus blessé par cet événement que je considère qu’une critique digne est nécessaire à la vie artistique. En 25 ans d’exercice, je n’ai jamais protesté officiellement contre une mauvaise critique. Mais un jugement de « goût » exige un certains nombre de précautions. Il est de la responsabilité du critique de nourrir sa subjectivité d’une lecture objective des œuvres, de leur histoire et de leur traitement. Faute de quoi, celui qui « rend compte » et évalue, risque de porter la casquette du policier. Relire Foucault et Deleuze à l’occasion. Juger n’est pas comprendre.

  • Saison 2001-2002
    • Nous sommes en 2001. Nous connaissons bien sûr depuis longtemps l’une des grandes chorégraphes de notre temps, la belge Anne Teresa de Keersmaeker. Il se trouve qu’en 1995, elle prit l’initiative de créer une école internationale de danse qui, rapidement, devint une référence. Des jeunes danseurs du monde entier y sont sélectionnés. L’équipe d’Anne Teresa De Keersmaeker s’installa dans les locaux d’une ancienne blanchisserie industrielle. La Belgique sait être pragmatique. Une artiste ayant un tel projet est très vite accompagnée par la puissance publique. L’école se crée vite ; elle a les moyens nécessaires à son projet : ni plus, ni moins. Pas de label, mais une réalité.
      Nous avons donc décidés d’inviter l’école. 170 personnes en un mois. Une expérience magnifique et des artistes que depuis, nous suivons attentivement et invitons.

      On nous parle parfois de « métissage » comme si le mélange des expressions était un sésame au renouvellement des formes. Les artistes eux-même, lorsqu’il le faut, savent très bien tourner la tête ! Ainsi Pascal Gravat, danseur, lit Shakespeare. Et il en fait un spectacle. Simple, juste, émouvant. Nous l’aidons, nous l’invitons.

      Il me faut dire un mot du groupe tg STAN. Il y eut Les Antigones, puis Tout est calme (maître) de Thomas Bernhard, puis le spectacle conçu à partir du Paradoxe du comédien de Diderot, et encore En Quête (Vraagzucht) par Frank… STAN n’est pas une troupe. C’est un groupe. Chaque membre du groupe a une position équivalente ; chacun peut mener ses projets, y entraîner le groupe ou en sortir provisoirement. Il y a là une liberté et une responsabilité artistique que la troupe ne propose pas. C’est une force que traduisent les spectacles, je crois. Et un plaisir.

      Thierry de Peretti eut un très grand succès lorsqu’il présenta Le Retour au désert de Bernard-Marie Koltès. Je me souviens d’Antoine Bourseiller me disant, « c’est magnifique d’assister à la naissance d’un grand metteur en scène ». A l’issue de ce spectacle, j’avais dit à Thierry qu’après ce succès, il fallait monter une pièce nouvelle. Et je lui donnai plusieurs pièces à lire. Il revint avec autre chose. Valparaiso de Don DeLillo. Ce fut donc Valparaiso. Ca se passe aussi comme ça.
      Depuis, il aura présenté Richard III au Théâtre de la Ville et deux spectacles (Motton et Labiche) au Vieux Colombier. Il reviendra à la Bastille. C’est un parcours heureux.

      Au cours de cette saison 2001/2002, nous avons présenté Sorelline, une chorégraphie de Catarina Sagna. Je l’invitai pour la huitième fois, je crois. C’est dire que son travail nous passionne. Pourtant, il nous faudra attendre encore deux ans pour qu’un réel mouvement médiatique et professionnel se dessine, alors que le public a toujours été présent. On ne maîtrise pas ce qui fait la plus ou moins grande réputation d’un artiste. Aujourd’hui, certains parlent de la « scène artistique ». C’est un vocable dangereux car il fait croire à une unicité de la scène qui ne peut se conjuguer autrement qu’en espace de pouvoir. La scène artistique indique seulement une visibilité, c’est à dire la conjugaison entre « l’événement » et la médiatisation. L’essentiel de la vie artistique se passe ailleurs. La visibilité vient plus tard ou ne vient pas. Il n’est pas nécessaire d’être célèbre pour être un grand artiste.

  • Saison 2000-2001
    • Certains ont parfois été tentés d’enfermer la Bastille dans un rapport de générations. Découvrir ou révéler de jeunes artistes est un bonheur, mais encore faut-il leur offrir un théâtre digne d’eux. Pour cela, la contradiction est nécessaire. Elle nourrit un esprit et s’éloigne des dogmes. Que de Peretti (30 ans) joue en même temps que Patte (60 ans) augmente l’enthousiasme des uns et des autres. Car, être un chercheur vivant ou un artiste exigeant, cela n’a pas d’âge. Raimund Hoghe a voisiné avec Kubilaï Khan. Un théâtre provoque et suscite les rencontres : voyez Frédéric Fisbach et Bernardo Montet qui ont créé ensemble Bérénice (2001).

      Une autre règle impérieuse : un théâtre n’est pas « propriétaire » des artistes qu’il présente. À la liberté de programmation d’un théâtre répondra la liberté de choix d’un artiste. Ils sont très nombreux, ceux qui vinrent d’abord à la Bastille et « immigrèrent » ailleurs après. Pour revenir parfois, selon leur projet. Il serait bien que chacun respecte ce principe simple.
      Evidemment, le retour d’un « grand » est un plaisir et une fierté. Jacques Bonnaffé présenta à la Bastille Cafougnette et l’défilé, puis revint avec Comme des malades et encore avec 54 x 13. Bonnaffé est l’un des rares artistes exigeants à savoir ce que Théâtre Populaire veut dire. Sans démagogie, sans excès, sans tape-à-l’œil. Son succès est pur. Comme le talent, comme le hasard. Cela nous convient.

      Une histoire, mais je l’ai dit, est une histoire de personnes. C’est le côté « maison » : on y vit, on y passe la plus grande part de nos vies. Il y a des exploits discrets. Pour réaliser tous ces spectacles, Raoul Demans, le directeur technique, a fédéré autour de lui une équipe de régisseurs intermittents remarquable : les nuits sont parfois courtes entre un démontage et l’arrivée du prochain décor. Tout doit rentrer à main d’homme par la rue. Cet ancien cinéma qu’est la Bastille n’a pas d’arrière ! Une grande partie de l’équipe du Théâtre est là depuis 10 ans.

      L’enjeu renouvelé renouvelle l’enthousiasme.

  • Saisons 1987-2000
    • Avant 1989, André Marcon avait commencé, déjà, à nous faire découvrir Valère Novarina. C’était un coup de tonnerre. La découverte d’un grand auteur est toujours un coup de tonnerre : mais pour quelques uns seulement. En 1989, Novarina créa Vous qui habitez le temps. Je me souviens d’un dessin -Valère est peintre également- qu’il m’envoya à cette occasion.

      En 1990, Laurence Mayor joue en solo Le Drame de la vie. L’année d’après, nous présentons Je suis dans une mise en scène de l’auteur. Puis Renaud Cojo dirigea Dominique Pinon dans Pour Louis de Funès.

      En 1998, avec L’Opérette imaginaire, la découverte « élitaire » est une joie partagée par le plus grand nombre. Grand succès, grande tournée, reprise au Théâtre des Bouffes du Nord après la reprise du Festival d’Avignon.

      En 1990, nous avons fermé le Théâtre quelques mois pour le retaper et payer une partie des dettes. C’est tout cela, un théâtre « indépendant » : des auteurs, acteurs, danseurs parfois magnifiques et… des dettes !

      Mais avant, il y eut Phèdre interprétée –seule– par Claude Degliame – nous le reprendrons en 1993 : un moment unique de théâtre. Racine embrasé et illuminé. Cette interprétation souveraine est toujours là, dans les deux salles du théâtre et dans nos mémoires. Il y eut aussi une Cantate à quatre voix de Giovanna Marini. La musique, l’histoire, l’humour et l’intelligence. Là aussi une grande tournée nous aida à sortir de l’impasse. 

      Automne 90. Le théâtre a pris un petit coup de jeune. Et Joël Jouanneau crée Les Enfants Tanner de Robert Walser. Tout Paris nous fait la fête. Jouanneau reviendra souvent, presque toujours avec succès.

      Automne 90 encore.

      À Londres d’abord, à Sarajevo ensuite, rencontre de Mladen Materic et de son Théâtre Tattoo. J’étais dans la salle avec Jean-Michel Rabeux. A la fin du spectacle, incapable de bouger. Que s’était-il passé ? C’était absolument inédit, d’une beauté toute nouvelle. Un choc que je ne pouvais physiquement pas dissimuler. Nous l’avons invité, avec le Festival d’Automne à Paris une première fois : depuis, il est là, tous les deux ans environ. Le Jour de fête ; Le Ciel est loin; la terre aussi Petit spectacle d’hiver et en 2001 La Cuisine.

      Les chorégraphes ont souvent une grande intimité avec la peinture. L’Autoportrait d’Egon Schiele par Christian Bourigault reste une œuvre singulière. Schiele n’était pas une source d’inspiration mais un matériau. Le dos de Bourigault, l’épaule presque déboîtée, disait la douleur de Schiele.

      Un théâtre est le fruit de ceux qui l’habitent. De septembre 1989 à fin 1991, Jean-Daniel Paris fut mon assistant. Il était habité par une grâce singulière. Lors du cycle Théâtre du réel, il insista pour s’y présenter lui-même, entièrement, avec cette maladie qui le tuait déjà. L’ange est mort avec ce dernier geste d’artiste fier : s’ouvrir le corps comme on quête la vie.

      Le Séjour de François-Michel Pesenti, c’était en 1991. Encore une beauté nouvelle. Comme si le théâtre s’effondrait : Pesenti le disait sans métaphore, dans un geste ample, cruel et amoureux. C’est une affaire immanente, le théâtre : on touche l’esprit parfois, mais avec du bois et des corps. Nous sommes allés au Festival de Polverigi ensemble. Là-bas, un responsable allemand me dit que c’était très représentatif de l’état du théâtre français… Il y avait beaucoup de désapprobation dans sa voix ! Mais l’amour du théâtre voisine avec sa mise à mort.

      L’un des grands moments de la Bastille dans les années 85, ce fut la découverte de la NeedCompany de Jan LauwersInvictos, en 92, co-invité trop brièvement avec le Théâtre de la Ville, fut d’une qualité exceptionnelle. Jan Lauwers est l’un de ces Flamands qui ont étonné l’Europe. Pour la France, il est né à la Bastille, comme Jan Fabre, Alain Platel, Michèle-Anne de Mey, Wim Vandekeybus… Presque tous repris par le Théâtre de la Ville.

      L’un des grands poètes du théâtre français, c’est François Tanguy et le Théâtre du Radeau. Voici un art de l’immanence poétique. Chant du bouc,  Choral… restent des spectacles qui imprègnent le théâtre qui les reçoit. L’équipe du Radeau a aujourd’hui construit son radeau autonome.

      Un théâtre est une école du partage.

      Nous avons voulu partager aussi la « communication ». Enfin, la parole, la présentation. Cela a donné pendant quelques années cette grande revue qui publia nombre d’articles et d’entretiens en accompagnement de la programmation. L’idée de départ était simple : si le théâtre naît du débat, il faut le poursuivre. Faire, comme le dit si simplement Jean-Luc Godard, que « penser, c’est penser à autre chose ». Autrement dit, mettre en rapport, créer la surprise de connections inédites. Faire en sorte que l’esthétique de « la modernité » soit contredite. Dans l’une des revues qu’il dirigea, Mladen Materic écrit ceci : « Et l’art moderne, pour une grande part, est comme séparé du monde par les miroirs dans lesquels il se contemple lui-même ». Ce miroir narcissique, on l’a appelé post-moderne. Je ne le souhaite pas. Au partage, il faut des lignes de partage, aussi.

      En 1991, Jean-Marie Patte est venu me proposer un solo construit sur des lettres de Vitalie Rimbaud à son fils. Ce fut un moment de grâce baigné de lumière bleue. Depuis, je sais que Patte prend la Bastille comme un « lieu ami ». Après Demi-jour  - texte de Jean Marie Patte - il nous a offert Crave de Sarah Kane. Amicalement, le théâtre de Patte a la discrétion des amoureux.

      Michel Deutsch a présenté trois Imprécations à la Bastille. La première–saison 92/93-créait une écriture, une fougue imprécatrice (André Wilms, inoubliable), une présence musicale (Sentimental Bourreau), une énergie critique très originale. Mais c’est la deuxième, titrée Imprécation 4 , qui fut un triomphe. Néanmoins, un passage d’Imprécation 2 fut repris dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à l’occasion du 50 e anniversaire du Festival d’Avignon. André Wilms y reprenait l’un des grands monologues du spectacle. La cour debout !!! Le succès de cette ampleur après coup est toujours une joie mélancolique.

      Il y eut, à cette époque, Meg Stuart, Olivier Py, Bruno Bayen, Alain Platel et Arne Sierens, Jean-Michel Rabeux… Meg Stuart arrivait des Etats-Unis. Jean-Marc Adolphe, qui allait devenir le conseiller pour la danse au Théâtre de la Bastille, ne se trompait pas lorsqu’il écrivait (revue no 14) que « c’est avec de tels riens que Meg Stuart donne à la chorégraphie un contenu qu‘elle n’avait pas encore ». Nous sommes toujours impressionnés par la force de ses propositions.

      Peu de temps auparavant, en 1992, j’avais demandé à Marc Sussi de rejoindre la Bastille en tant que conseiller artistique pour le théâtre. Il a beaucoup contribué à créer la « maturité » du Théâtre de la Bastille. La « maturité », c’est faire du possible avec de l’improbable ; pousser jusqu’au succès l’inédit d’une rencontre.

      Le Travail du plâtre de Jean-Michel Rabeux suivait une première recherche, Le Vide était presque parfait, que je n’avais pas pu présenter à la Bastille. Il y eut plus tard, dans cette veine, Les Enfers Carnaval. Là encore, le théâtre cherche sa source dans sa plus grande matérialité. La scène est le lieu de l’illusion réelle. Et entre temps, Les Charmilles, parmi d’autres titres, Légèrement Sanglant, L’Indien creusent la biographie, le sang personnel dont le théâtre fait sa langue.

      Avec Les Enfers Carnaval comme avec Bernadetje de Platel et Sierens, nous pouvions entendre à la sortie du théâtre des réactions comme celle-ci : « Je n’aime pas le théâtre, mais comme ça, alors oui, c’est magnifique et bouleversant ». Pour nous, les sédentaires du théâtre, c’est une joie énorme.

      En 1993 revint Carlota Ikeda. Encore une très grande artiste. Nous l’avons réinvitée plusieurs fois, et deux fois nous avons présenté Waiting, son solo, que je tenais pour une merveille. La France la boudait, elle l’a redécouverte si l’on en juge aux tournées. C’est aussi une joie. Catarina Sagna, qui fut très souvent parmi nous, s’impose aujourd’hui en France, à son tour. Vous qui habitez le temps… !

      Avec la chute du mur, l’Europe de l’Ouest se passionna pour la découverte du nouvel est. Au théâtre, la Russie fut à l’honneur, et pour cause : c’est l’une des plus belles traditions d’acteurs qui soit. Je fis donc, comme beaucoup d’autres, plusieurs voyages à Moscou et en revint enchanté par le travail d’un petit théâtre dirigé par le metteur en scène Youri Pogrebnitchko. Ce fut d’abord Les Trois Sœurs de Tchekov et Le Mariage de Gogol (1993). Il revint en 1997 avec La Mouette, Le Fils Ainé et un cabaret nostalgique, L’Angoisse Russe. Que nous apporte ce théâtre de Pogrebnitchko ? Un humour, une distance très personnelle ; de la tradition russe, une fluidité de jeu incomparable. Au-delà : un temps de travail, une patience dans la répétition, une harmonie générale, générée par une organisation des théâtres et des troupes que la France ne connaît pas. Pogrebnitchko, par exemple, peut mettre à l’affiche un spectacle nouveau, le tester une dizaine de représentations, le retirer, retravailler et le reprendre trois mois plus tard. Mais une troupe, ce n’est pas cinq ou six acteurs permanents comme cela se dit chez nous. C’est un ensemble plus vaste lié par un esprit, une tradition, un mode de financement ; c’est une pratique belle et rude.

      Un jour de 1990 débarqua au théâtre Didier-Georges Gabily – c’est Tanguy qui nous l’envoyait - il arrivait avec un texte considérable, six heures de spectacle. C’était hélas trop tard pour nous, le théâtre était occupé pour les mois à venir et Gabily était pressé. Par bonheur, la Cité Internationale, rouverte depuis peu, a pu l’accueillir. Il est revenu à la Bastille où il créa Les Cercueils de zinc que je lui avais proposé dans un cycle consacré à L’Effraction du Réel, puis Enfonçures. Didier-Georges est mort jeune. Il manque, il nous manque, il manque au théâtre français.

      En juin 1997, nous avons invité Blanca Li. Avec Carlotta Ikeda, Catherine Diverrès, ce fut parmi les plus longues programmations danse du Théâtre de la Bastille. Un mois. Blanca Li porte le baroque et le cabaret espagnol avec elle. Tous les professionnels n’ont pas apprécié -le public adorait- et nous, nous étions aux anges ! Qui a dit que l’âme était triste ?

      J’en profite pour noter ce point d’histoire : pendant toutes ces années, la Bastille finançait son programme sur ses recettes, presque exclusivement. Pour un théâtre de jauge modeste et de « découvertes », c’est une gageure. Blanca Li avait accepté des garanties minimum : la réussite en fut plus savoureuse.

      J’ai cité un certain nombre de noms qui ont fait la réputation de la Bastille. Il faudrait bien sûr être exhaustif. Le succès est loin d’être la seule source de légende du Théâtre ; mais la légende est l’une des mémoires du théâtre et il arrive qu’un spectacle devienne légendaire des années après avoir été joué devant des salles à moitié vides. Parfois, des réputations naissent presque immédiatement : la nécessité artistique et l’audience se rencontre hic et nunc. Ainsi de Penthésilée, réalisé par Julie Brochen en1997. Ainsi du Retour au Désert, réalisé par Thierry de Peretti en 2001. Il faut alors saluer et la scène et la salle. Le théâtre exige du talent des deux côtés. Etre spectateur est un art aussi, pas un geste de consommateur.

      Ne pas être un consommateur de culture : c’est l’un des grands débats de notre époque libérale. Paris est une ville où tout est encore possible, mais une ville frivole, gâtée par une offre abondante dont la norme libérale fabrique une concurrence. Se mettre en concurrence, c’est flatter le consommateur et écraser les différences. Les pouvoirs publics ont une grande responsabilité sur cette question, hélas !

      Le mot d’ordre, entre nous, était et est toujours : présenter des artistes avant de présenter des spectacles. C’est ainsi que sont venus Cécile Garcia-Fogel et Jean- Baptiste Sastre par exemple qui ont, par bonheur, offert chacun deux beaux spectacles. Trézène Mélodie (d’après Phèdre de Racine) et Le Marchand de Venise  pour la première ; Histoire vécue du roi Totaud (Artaud) et Haute Surveillance pour le second. Ils avaient 26, 27 ans.