théâtre

de la bastille

Théâtre de la Bastille

Cet éditorial est le dernier de ma main.


Le premier, en 1989, disait ceci : « Le Théâtre de la Bastille
prête au rêve. Le rêve d’une poésie acrobate, inventive,
détournant les contraintes qui sont pourtant nombreuses.
(…) C’est une chanson bohémienne ou mieux : un théâtre

qui crée le désordre dans l’ordre des plateaux. (…) C’est
un peu un personnage de Beckett ce théâtre, en haillons,
mais beau, désuet (…). Il prend des libertés avec les formes
conventionnelles de l’art et c’est cette insolence qui dessine
pour chaque spectateur une liberté nouvelle : la découverte
d’un fragment de sens inédit, une singularité. »

Cette ambition s’est-elle réalisée ? Un peu, beaucoup,
passionnément ?

Probablement un peu et passionnément, mais beaucoup
de nos impertinences se sont normalisées. Sans doute
est-ce le lot de tout succès, même relatif. Reste que nos
haillons laissèrent la place à des habits moins
inconfortables. Mais subsiste cette ambition toujours
présente, inaboutie comme un indéfini chantier :
que l’oeuvre proposée dessine pour chaque spectateur
une liberté nouvelle.

Et voici qu’après ces trente-deux années, j’ai décidé
de passer la main.
À qui ? Pourquoi est-ce une question délicate ?
Le Théâtre de la Bastille est depuis toujours un théâtre
hybride : de gestion privée, louant des locaux (76 et
78 rue de la Roquette) dont il a le droit d’exploitation,
il est néanmoins subventionné par l’État et la Ville
de Paris pour la qualité de son travail artistique
et relationnel.

Depuis, je maintiens cet équilibre fragile : remboursement
des dettes de la société (1989 – 1996), rénovation du
bâtiment en plusieurs travaux successifs, rénovation des
deux salles, achat du bail au 78 pour agrandir le lieu et
maintien d’un « modèle économique » qui est attentif au
sort des compagnies invitées - le risque de l’exploitation
est entièrement à la charge du théâtre. Et surtout,
je l’espère, création d’un théâtre vivant et chaleureux !

Mais je n’avais pas imaginé que cette situation atypique
et la bonne réputation du théâtre généreraient autant
de difficultés au moment d’envisager ma succession.
J’ai fait au fil des mois plusieurs propositions, sans succès.
À l’automne, le Ministère de la Culture avança une
solution par laquelle l’État reprenait la gestion du théâtre,
via la création d’une association ad hoc. L’hypothèse mit
près de six mois à réduire ce qui l’empêchait. La Bastille
perdra son caractère privé, politiquement dangereux
aujourd’hui si l’on veut conserver notre niveau de
financement (la menace est réelle), et prendra le risque
aussi possible qu’incertain d’affaiblir un peu la souplesse
liée à son indépendance. Bref, un nouvel équilibre est à
inventer. Je forme des voeux, vous l’imaginez, pour qu’il
soit respectueux de l’histoire et apte à féconder un avenir
inventif.

Le processus engagé demande du temps. J’ai annoncé il y
a des mois que je n’irais pas au-delà de juin 22. Un appel à
candidatures sera lancé, la décision suivra quelques mois
plus tard. Pendant ce délai, le théâtre devra vivre sans
directeur ou directrice nommé(e). L’équipe est
compétente et solide, la gestion quotidienne du théâtre
sera assurée, je suis confiant. Mais son avenir artistique
restera suspendu. C’est sur ce point qu’avec la nouvelle
association nous devrons élaborer une solution
transitoire. Je m’y emploie.

Je suis convaincu que le théâtre doit enrichir et inventer
différemment son histoire. Se concentrer davantage
sur les problèmes de production, libérer dans la salle du
haut de réelles périodes de répétition aptes à offrir aux
compagnies des conditions de travail plus sécurisantes,
inventer de nouveaux réseaux de collaboration, résister
à la tentation de diffuser toujours plus, en des séquences
trop brèves, résister aussi aux définitions administratives
des disciplines, des genres, des générations. Ce n’est pas
seulement un « projet », ce doit être une ambition vaste
et raisonnée, indépendante, attentive aux débats du
moment, mais en se tenant à l’écart de toute emprise
idéologique univoque.

Ces années passées à la direction de ce théâtre m’ont
offert – malgré de nombreuses angoisses ! –, des moments
de bonheur inoubliables. On parle de succès. Mais
ce mot est trop abstrait : il s’agit de celles et ceux qui,
par leur présence, ont permis cette longévité. À tous
les spectateurs et spectatrices du Théâtre de la Bastille
j’adresse ma reconnaissance.

P.-S. : Je publierai en juin un livre aux éditions Les Solitaires
Intempestifs, Au coeur du théâtre.