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de la bastille

Théâtre de la Bastille

Chers spectateurs et spectatrices...

Écrire cet éditorial le 12 avril, alors que nos théâtres sont fermés depuis des mois sans perspective claire de reprise, c’est un peu comme de croiser une connaissance dans la rue alors que vous allez faire en vitesse quelques courses de première nécessité, masqué, les lunettes couvertes d’un nuage de buée et qui vous apostrophe : alors quoi de neuf ? !

Nous pratiquons les « visioconférences » pour soutenir ce presque vide que sont les théâtres depuis un an et tenter d’imaginer demain. Quand retrouverons – nous des visages attentifs devant un plateau occupé ? Occupé à relancer cette archaïque nécessité des humains entre eux : raconter ! Un homme se tient devant un arbre, voit que d’autres s’assemblent ; alors il inaugure le conte. Nous avons bien sûr la littérature et tous ces livres qui sont l’image de la patience, en attente qu’un lecteur l’ouvre et découvre l’histoire qu’il contient. Mais ce n’est pas la même solitude et nous sommes nombreux à avoir éprouvé qu’en l’absence de nos relations humaines coutumières, pouvait s’éloigner ce désir pourtant si familier : lire. Il y faut parfois un effort inhabituel. C’est sans doute que la solitude de la lecture s’accommode mal de l’isolement du confinement. Cela nous rappelle que nous naissons parmi les autres et que là est notre nature.

Que s’est-il passé ? Pour moi, je l’ai écrit et cela n’engage que moi, il n’y a pas de substitut à la présence théâtrale, car le théâtre se tient de cette rencontre en face à face, comme les curieux devant le conteur sous son arbre. Alors, il me semble que nous avons d’abord été confrontés à l’absence, peut-être au manque. Le théâtre s’est absenté. (L’État nous a protégé, il faut le rappeler à tous ceux qui se veulent «radicaux ».) Pendant quelques semaines, rentrant dans le théâtre, j’allais dans la salle où était monté le décor de Coriolan. Un décor sans la vie, sans le mouvement, sans l’éclat des acteurs. Un animal échoué.

Que s’est-il passé ? Je me risque à une hypothèse. Ce qui eut lieu fut une nouvelle économie de l’absence. Les diverses modalités du confinement ont renvoyé chacun chez soi, délaissant l’espace public réel (nos agoras) pour un autre, virtuel : l’internet. Les images produites par chacun ont, paraît-il, circulé avec une intensité inédite ; de même, lors de nos échanges, les corps ont disparu pour ne laisser apparaître que des visages captés par l’œil de nos ordinateurs. Le visible n’est resté qu’une surface, un écran; le visible a cédé devant la visibilité qui n’est grosse d’aucun invisible. Le lieu invisible du partage est le règne de la fiction. Et le théâtre est pour cette expérience notre commune agora. L’économie de l’absence ne dissout pas les communautés (au contraire, internet les multiplie à l’infini dans ce qui m’apparaît être un délire de l’appartenance), mais écrase le commun comme expérience réelle. Filmer vite, capter, envoyer : tout va bien? C’est alors que la circulation écrase le désir, privé du temps de son éveil. Si tout circule vite, rien ne s’attend, rien ne se désire, l'économie de la distribution s’impose : seul le marché peut y gagner.

Le théâtre est un mouvement. Celui, concret des créations et des tournées, et cet autre, le mouvement sensible qui déplace les formes acquises selon le jeu des rencontres, des influences, des libertés déplacées. Il est aussi un artisanat dont la salle de répétition est l’atelier. Pendant des mois, l’artisanat a pu s’exercer mais manquait la salle d’exposition. Or, rien ne remplace votre présence réelle, émue ou contrariée. L’absence de spectateurs vide le théâtre de son ultime nécessité. Il n’y a plus rien à interpréter. L’activité sensible de l’interprétation par chaque spectateur de ce qu’il voit est comme la racine invisible de la démocratie qu’aucune loi ne peut instituer. De ce point de vue, quelque chose de grave, à côté des drames et des morts, a bien eu lieu. Je pense à cette phrase de Hannah Arendt : la politique prend naissance dans l’espace qui est entre les hommes… Cet espace s’est réduit.

Reste à espérer que la politique, de ce manque d’espace, n’étouffe pas, mais au contraire pense à refonder son action. Car pour ne parler que d’art et de culture, un travail au long court est nécessaire. L’État se flattera d’avoir sauvé ce qui pouvait l’être ; il restera à repenser une politique de la culture comme cœur de la démocratie.1 Une politique de la culture n’est pas réductible à une gestion, c’est un lancé d’avenir. Cette crise crée le moment, l’attente et la nécessité. Après être passés de semaines en semaines de l’espoir à la déception, nous nous sommes résolus à attendre. J’ai reporté à la saison à venir ce qui pouvait l’être tout en ménageant plusieurs espaces pour la création. Mais pour beaucoup l’effet d’étranglement sera durable. Cependant, une œuvre a besoin de temps. Les multiplier prend le risque de les écraser. Le temps de l’œuvre contredit l’abondance distributive, qui trouvera dans cette situation inédite (les annulations et les spectacles répétés pendant la pandémie, mais non présentés) une nouvelle légitimité. Du coup, la vitesse de la distribution risque de s’accentuer. S’il nous revient de créer le temps de l’impact, de la réception sensible et parfois déstabilisante, il fallait choisir.
Jean-Marie Hordé

1/ la démocratie est le régime de l’inachevé : investir dans la culture, la santé, l’université et la recherche, ne serait-ce pas une nécessité pour l’avenir ?