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La Légende de Bornéo


10 > 30 JANV
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Les comédiens distillent le rire contre la résignation : comment résister ?

Il y a une légende à Bornéo qui dit que les orangs-outans savent parler mais qu'ils ne le disent pas pour ne pas avoir à travailler.
En 2010, le Collectif L'Avantage du doute a connu un grand succès au Théâtre de la Bastille avec son premier spectacle, Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon. Comme une suite nécessaire, cette seconde création interroge le monde du travail et ses nouveaux modes de gestion. Le collectif explore les conséquences de la « toyotisation » de l'humain... ou comment l'organisation du travail s'immisce jusque dans les sphères privées et grignote méthodiquement les libertés individuelles. Divers documents et témoignages récoltés constituent la matière brute et sensible d'une écriture collective, oscillant entre documentaire et fiction. Les comédiens distillent le rire contre la résignation : comment résister ?

Christophe Pineau

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La Légende de Bornéo [intégral]

Entretien avec le Collectif L'Avantage du doute réalisé par Christophe Pineau

Votre second spectacle, La Légende de Bornéo, sera-t-il nourri de la même fougue révolutionnaire que dans Tout ce qui nous reste de La révolution, c'est Simon ?
Nous concevons notre deuxième spectacle comme une suite nécessaire à Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon. Cette première proposition évoquait la question de l'engagement politique aujourd'hui, à la lumière des idées qui ont chamboulé la société après les évènements de mai 68. Nous sommes dans la même dynamique et tenons à présenter un théâtre prenant sa source dans un questionnement politique.
Cette fois, c'est la notion de travail qui servira de point de départ. Le monde du travail fut le point de convergence et d'ancrage d'une longue histoire de luttes politiques afin d'obtenir une amélioration des conditions d'exécution des tâches et des salaires.
Actuellement, un discours standardisé est asséné afin de désincarner et de dépolitiser la question de l'organisation du travail. Une sorte de « ça va de soi » s'impose et tout débat sur le sujet devient hors de propos, ringardisé ou ramené à la défense des privilèges de certains ayant « déjà bien de la chance d'avoir du travail ».
Nous voulons donner à voir une autre manière de faire du théâtre politique. Ce qui est politique, dans le théâtre que nous voulons faire, ce n'est pas de parler du monde du travail ou de mai 68, mais de questionner le monde actuel et de s'engager politiquement dedans. Notre question fondamentale est : comment fait-on pour résister ?

L'écriture de votre spectacle est collective. Quel travail de recherche effectuez-vous ensemble au préalable et quels sont vos axes de recherche ?
Nous ne montons effectivement pas de textes existants. Nous menons une enquête sur le travail. Concernant les nouveaux modes de gestion des salariés mis en place ces dernières années par exemple, nous tenons à nous informer de manière précise, en nous documentant dans des livres, des films, des reportages...
Sur les différentes perceptions du travail, nous effectuons aussi un travail de terrain. Nous nous approprions le sujet à travers les petites histoires de chacun. Nous avons rédigé ensemble un questionnaire explorant largement ce thème. Nous l'avons ensuite soumis à nos amis, familles, des inconnus, des lycéens, des élèves. Cette collecte d'entretiens, de textes et d'images s'est effectuée en plusieurs allers-retours. Elle constitue la base de notre travail.
Nous les faisons dialoguer ensuite. Par exemple, nous interrogeons des personnes trop jeunes pour avoir travaillé, puis des gens depuis longtemps à la retraite dont les souvenirs s'éloignent peu à peu de la réalité. Leurs projections fantasmées sont ensuite confrontées. Ces entretiens n'ont aucune prétention à l'étude sociologique. Très intimes, ces témoignages nous fournissent des données humaines précieuses, une matière sensible, permettant de proposer au final un théâtre tendre et vivant.

L'une des bases de votre travail est la mise à distance du réel pour mieux l'interroger. Comment vos explorations vont-elles nourrir le travail du plateau ?
Nous mettons le réel à distance afin de nous étonner à nouveau de ce qui nous entoure.
Nous cherchons à appréhender notre monde en partant du réel, par une multiplication de pistes, en allant puiser dans des paroles de natures différentes.
Nous avons décidé de mettre en valeur les fonctionnements parallèles échappant au discours lénifiant sur la « vie active ». Nos enquêtes privilégient les témoignages de rires libérateurs, des décompressions salutaires, des fantasmes fous face aux limites d'une réalité idéologiquement cadenassée. Notre but est de parler en creux du travail, à travers les individualités fortes et attachantes que nous avons interrogées.

Quelle sera la place du rire dans cette proposition ?
Le rire est la tonalité de notre projet. Il est vital de pouvoir rire des situations qui nous oppressent et le rire est la première et la plus vieille manière de se libérer. Néanmoins, ce n'est surtout pas une attitude ironique ! Il est fondamental pour nous que le public puisse rire car le rire annihile la peur et nous soude chaleureusement. Nous voulons avant tout mettre en valeur le clownesque de certains épisodes de la vie active qui nous ont été rapportés. Ce travail de terrain est une mine inépuisable, une réserve folle d'où émergent d'étonnants et séduisants personnages.

Partez-vous encore d'axes idéologiques tirés de mai 68 pour ce spectacle ?
Non, pas particulièrement. Ce qui nous intéressait dans la proposition précédente, c'était le côté référence commune et en même temps polémique de cette période.
Ce qui nous frappe aujourd'hui, c'est le paradoxe du message martelé depuis maintenant plus de trente ans et relayé à tous les étages de la société. On impose aux individus un seul axe de réalisation, en les poussant à investir de plus en plus de leur temps dans la structure qui les emploie, et on exige en même temps qu'ils se sentent épanouis et bien dans leur peau. En fait, le slogan de mai 68, « Perdre sa vie à la gagner », a été consciencieusement retourné pour en faire un principe de réalisation.

Quelles sont pour vous les conséquences les plus dommageables des métamorphoses du monde du travail sur les individus et notre société ?
C'est la lecture du texte Le Narrateur de Walter Benjamin qui nous a le plus éclairé. Avant la Première Guerre mondiale, chaque combattant pouvait faire le récit de sa propre expérience et faire exister son image librement auprès des autres. C'est la réalité de la guerre des tranchées, entrainant la disparition du combat à proprement parler (duel, mise à l'épreuve de soi...), qui a dissout la capacité du récit et par-là même sa fonction auprès des autres.
L'expérience est en fait plus une façon de se conter qu'une réalité. Le discours n'appartient plus aux travailleurs mais aux structures les employant. Utiliser un langage standardisé selon sa fonction a ainsi des conséquences désastreuses sur la possibilité pour chacun de construire son propre discours. Détentrices des « éléments de langage », les entreprises confisquent la liberté de parole de chacun et, par exemple, les techniques de management interdisent la création d'un récit propre. L'autonomie devient une illusion.

Pouvez-vous nous expliquer quel concept recouvre le mot toyotisation ?
C'est un mot que nous avons inventé à partir du mot « toyotisme ». Le toyotisme est une méthode japonaise d'organisation du travail inventée en 1962 par l'ingénieur Taiichi Ōno. Cette méthode s'est largement répandue depuis et désigne la troisième phase de rationalisation scientifique du travail. Après le taylorisme et le fordisme, le toyotisme vise encore à améliorer la productivité. Les gestes des travailleurs sont étudiés pour réduire les pertes de temps, les tâches sont réparties différemment... mais surtout, on prétend placer le travailleur au centre de l'entreprise. Le salarié est contraint de participer à la réorganisation mais sous une forme déjà pensée et prévue par la hiérarchie (fiches à remplir, système d'étiquetage...). Le rythme augmente et de moins en moins de travailleurs sont nécessaires à la réalisation de la même tâche. Le salarié se retrouve seul au final, sans collègues et surtout sans personne contre qui se soulever puisqu'il aura été lui-même l'acteur volontaire de cette servitude. Ces formes d'organisation du travail sont à l'½uvre dans le monde ouvrier mais également dans l'immense majorité des entreprises de services. Elles s'imposent sous la forme de multiples techniques de management qui fabriquent et dictent les règles et les objectifs des travailleurs. Ce système n'a pas d'autre but que la course au profit et la satisfaction des actionnaires.

Vous avez proposé un long questionnaire sur le comportement des salariés dans l'entreprise et chez eux. En quoi ces témoignages ont particulièrement nourri votre proposition et pourriez-vous nous citer quelques exemples ?
Les documentaires ou les entretiens menés jusqu'à présent dévoilent une contamination de cette standardisation dans tous les domaines de la vie.
Ces enquêtes nous ont permis de construire des personnages complexes pour nourrir notre proposition et des pistes d'écriture se sont ouvertes dans cette perspective. Par exemple, une responsable marketing utiliserait les mêmes mots pour parler d'elle et de sa fonction... ou bien un adolescent de quinze ans qui voulait être pilote à dix ans ne cesse de répéter que ce sont des rêves d'enfant et qu'il faut regarder la réalité en face.
D'autres expériences prêtent à sourire ou donnent de l'espoir, comme le raconte Julien Prévieux dans son livre Lettres de nonmotivation, retraçant son parcours de jeune diplômé de HEC envoyant des CV et des lettres de motivation pendant deux ans et ne recevant que des propositions de stages non rémunérés, décide de détourner l'absurdité de ces offres d'emploi. Il envoie alors des lettres de non-motivation révélant avec humour la réalité et l'hypocrisie des propositions.

Quels moyens seront présents sur scène pour ce deuxième spectacle ?
Il y aura la même énergie et la même fougue passionnée sur scène que pour Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon... Le spectacle oscillera entre documentaire et fiction, entre personne et personnage, les acteurs cultivant sciemment l'ambiguïté. Il est important qu'au sein de la représentation des moments d'expérimentation puissent exister, par exemple en rendant communes la temporalité du plateau et celle de la salle.

Réalisation +
Ecriture et mise en scène Collectif L'Avantage du doute
Avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas et Nadir Legrand

REVUE DE PRESSE

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