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HORS-SERIE IV - Les vikings et les satellites


08 > 11 FEV
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Petite conférence sur l'importance de la glace dans la compréhension du monde

Au départ, il est question d'une expérience et d'une polémique scientifiques, cherchant à expliquer les changements climatiques actuels dans l'Arctique. L'affaire est sérieuse et les interrogations persistent : où sont passés les quatre-vingt-dix canards en plastique jaunes lancés sur la banquise par la NASA ? Le Groenland ou « green land » découvert par le viking Erik le Rouge était-il vert ?
Réunissant ses deux passions pour la géographie et le théâtre, Frédéric Ferrer joue au vrai-faux conférencier et mène son enquête. PowerPoint à l'appui, il développe ses hypothèses, analyses et résultats. Mais le raisonnement rigoureux et documenté se teinte d'absurde. L'objectivité scientifique glisse peu à peu vers une réalité détournée, inattendue et... sérieusement drôle.

Elsa Kedadouche

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HORS-SERIE IV - Les vikings et les satellites [intégral]

Entretien avec Frédéric Ferrer, réalisé par Elsa Kedadouche, mars 2011

Vous parlez d'un « spectacle racontant un espace et non pas une histoire. » Quel espace allez-vous nous raconter dans la conférence sur les petits canards en plastique jaunes tragiquement disparus ?
Dans cette première « cartographie », je vais parler du glacier Jakobshavn, particulièrement connu pour être l’un des plus rapides de la calotte glaciaire groenlandaise et produire de très nombreux icebergs. Il se situe près d'Ilulissat, troisième ville du Groenland, peuplée de seulement cinq mille habitants et attirant de nombreux touristes.
Je me suis intéressé à ce territoire suite à cette incroyable histoire de jouets de bain lancés par la NASA pour comprendre la vitesse du changement climatique dans la région. J'ai ensuite été invité par un armateur sur son bateau de croisière et j’ai pu ainsi me rendre sur place. Puis, j'ai poursuivi seul le voyage. Mais je n’ai pas retrouvé un seul des canards disparus...

Cette expérience avec les canards est-elle connue du grand public ?
Pas tellement, elle est surtout connue dans le milieu scientifique. Mais elle a tout de même fait l’objet d’articles de presse dans des journaux internationaux avec des titres du genre : « La NASA cherche canards désespérément ». Un avis de recherche a tout de même été lancé, annonçant cent dollars de récompense par canard retrouvé.

La deuxième conférence nous raconte le Groenland à la période des Vikings. Avez-vous rencontré des descendants de Vikings au Groenland ?
Je n'ai pas plus rencontré de Vikings que de canards ! Cette civilisation s'est éteinte il y a plus de 500 ans maintenant, certainement en raison de l'évolution du climat : c’était la fin de l’optimum climatique du Moyen-Âge et le début d’un refroidissement. Cultiver la terre devenait impossible et les descendants d'Erik Le Rouge n'ont pas réussi à s'adapter. Les conflits avec les Inuit migrants vers le Sud ont sans doute précipité l'extinction du peuplement Viking.

Le contenu de vos conférences est évolutif en fonction des avancées scientifiques. Où trouvez-vous les informations et comment sont-elles intégrées à votre travail ?
Je suis géographe à la base. Les questions liées au changement climatique m’intéressent depuis longtemps. Pour réaliser ces cartographies, j'ai rencontré des glaciologues, des climatologues, des océanographes, qui travaillent au sein de laboratoires de recherche dépendants notamment du CNRS, ou du CNES pour les images satellites. Ils m’ont apporté de précieuses informations et ressources documentaires.
Si des données scientifiques nouvelles venaient à modifier l’exactitude des hypothèses de départ de mon discours, j’en tiendrai compte et je ferai évoluer le contenu et le développement de mes cartographies. Je peux d'autant plus facilement m'adapter que je ne travaille pas à partir d'un texte écrit. Je suis un ordre d'idées, avec un plan très détaillé, à partir duquel je prends la parole et développe un argumentaire raisonné. Si l'absurde vient s'immiscer à l'intérieur de ce plan, sa cohérence n'est pas perturbée.

Quelle est votre position vis-à-vis des scientifiques ? Vous perçoivent-ils comme un confrère ?
Non, ils ne me considèrent pas comme l'un des leurs, je ne suis pas un scientifique, et je n’ai absolument pas leurs connaissances. Ce qui m'intéresse, c'est de créer à partir de leurs travaux un objet offrant la possibilité de regarder autrement une réalité. Le théâtre permet cela. L'expérience de la NASA avec les canards est bien réelle, tout comme les questions liées à l’implantation des Vikings au Groenland divise effectivement les chercheurs. C’est tellement important aujourd’hui pour comprendre le monde, et tellement drôle aussi, cette bataille scientifique (parfois violente !), autour de cette histoire de Vikings, mille ans après l’arrivée d’Erik le Rouge sur la Terre verte ! Ce passionnant débat multiplie mes envies de chercher la vérité… d’une manière différente de celle des scientifiques.

Vous utilisez un PowerPoint pour présenter vos conférences ?
Je l'utilise car il est devenu le support incontournable de la prise de parole en public. C'est aujourd'hui un outil majeur et dominant de présentation et d’accompagnement des discours, conférences, réunions de travail, exposés et soutenances de thèses…
Le PowerPoint permet d’augmenter l’efficacité du discours tenu, car son esthétique confère une sorte de « vérité » à ce qui est montré sur chaque slide/diapositive. Grâce à l’image projetée, on peut capter l'attention du récepteur et faciliter son adhésion à un raisonnement. Et peut-être réduire l’exercice de l’esprit critique ?
De nombreuses prises de paroles en public consistent maintenant à commenter le Powerpoint. D’outil de présentation au service d’un sujet, il devient alors le sujet principal de l’émetteur. Ce qui importe avant tout dans la présentation, c’est que le Powerpoint fonctionne bien… La « pensée PowerPoint » construit ainsi un raisonnement par diapositive. Elle construit une manière particulière de penser et de regarder la réalité et le monde. Cet outil m’intéresse donc beaucoup.

Pensez-vous que la forme scénique soit la mieux adaptée pour sensibiliser le public aux problèmes climatiques ?
Je ne me pose pas la question de la sensibilisation du public ni de la médiation des travaux scientifiques. Ma manière de raconter les espaces ne permet pas, je crois, de faire une médiation sérieuse... car le discours de ces conférences glisse et dévie progressivement vers certaines hypothèses ou questions qu’aucun chercheur ne pourrait émettre, comme par exemple : « Quelle est la probabilité qu'en pleine mer un bateau passe à proximité d'un canard en plastique de la NASA et le récupère ? ».
Ce qui m’intéresse, ce sont les discours construits par l’exercice de la raison et de l’objectivité scientifique la plus rigoureuse qui, de petits glissements en petits glissements, ouvrent des perspectives inattendues et nourrissent de nouvelles hypothèses permettant de regarder le monde autrement.

Réalisation +
Écriture, conception et interprétation Frédéric Ferrer

Production Vertical Détour
En partenariat avec Le Domaine d'O – Domaine départemental d'art et de culture (Montpellier), la Chatreuse – Centre national des écritures du spectacle (Villeneuve-les-Avignons), l'Observatoire de l'Espace du Centre national d'études spatiales
Avec l'aide de la Région Ile-de-France, du département de la Seine-Saint-Denis et avec le soutien de l'Hôpital psychiatrique de Ville-Evrard
Administration - production Frédéric Chevreux
Communication - diffusion Vanina Montiel