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Théâtre de la Bastille

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Du fond des gorges


29 FEV > 30 MARS
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Trois hommes auront la tâche périlleuse et hautement excitante d'incarner le langage

Nous sommes au théâtre.
Au théâtre plus que jamais, tant seul le théâtre peut donner à voir des images, des situations, des corps, dans un tel bouillonnement d'inventions.
Ici, "l'improbable" est la rencontre de l'inattendu et de la poésie la plus concrète.
Du jamais vu ! Pierre Meunier et ses trois complices réussissent à s'emparer d'un sujet qui pourrait être abstrait - le langage- avec une force de réalité et un humour, parfois loufoque, parfois plus grave, qui fait rendre gorge à la vérité.
Ici, rien n'est métaphorique. Tout est action réelle et les interprètes impressionnent par leur présence.
Extraordinaire envahissement du plateau par la matière.
Jusqu'à ce dernier moment où l'un d'entre eux, le manipulateur de matière, vient conclure: qu'avons-nous fait de ce mot (de sa réalité): ensemble?
Jmh

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Du fond des gorges [intégral]

Entretien avec Pierre Meunier réalisé par Caroline Pichut à Auxerre, le 30 novembre 2011.

Caroline Pichut : Le travail à la table a été long, plus qu’habituellement...
Pierre Meunier : Je crois que c’est beaucoup lié au sujet, à la richesse de tout ce qu’on peut trouver autour du langage. Il y a un tel corpus de livres, de possibilités de s’inspirer. C’est de l’ordre de la nourriture, du combustible, il s’agit pour moi d’allumer des mèches en nous. Et aussi, l’occasion d’échanger, de sentir ce qui importe pour les uns et les autres, une manière de faire connaissance. Je procède souvent ainsi, considérant qu’en tournant autour de quelque chose qu’on a du mal à énoncer, on finit par délimiter de fait un territoire central et sensible, qui nous donne à rêver et va nourrir les improvisations sur le plateau. Le moteur de cette quête est le désir de répondre théâtralement à une question intime que je crois suffisamment partagée pour prendre le risque d’une telle aventure.

C. P. : Quel a été votre point de départ ?
P. M. : J’ai le sentiment que le langage s’appauvrit, qu’il est maltraité, que nous limitons son usage à un rôle purement informatif – à l’image caricaturale des bandeaux défilant en continu au bas des journaux télévisés –, qu’il en devient inoffensif, et, plus grave à mes yeux, que notre propre exigence faiblit à son endroit. Nous apprenons à nous contenter de bien peu, en renonçant à sa puissance évocatrice, poétique, résonnante.
« Les mots sont faits pour être soulevants, car nous avons besoin d’être soulevés », écrit Marcel Moreau.
Ce besoin vital de soulèvement, je l’éprouve chaque jour face aux forces conjuguées du nivellement de la pensée et de la négation de la complexité de l’existence.
Pourquoi acceptons-nous cette saignée du langage sans réagir davantage ? C’est peut être que l’engagement du corps que cela demande nous apparaît de plus en plus déplacé, incorrect, dérangeant. On supporte un remuement du bout des lèvres, mais surtout que rien ne bouge, ni ventre ni souffle !

C. P. : On voit sur le plateau du fond des gorges quatre hommes aux prises avec un océan de chambres à air. Peut-on dire que le souffle est au centre de ce travail, plus encore que le langage lui-même ?
P.M. : Nous avons été fortement marqués dans nos lectures par la croyance des Dogons, pour lesquels l’homme, artisan de sa propre parole, en forge la matière à l’intérieur de son corps. Les Dogons associent intimement le coeur au foyer de la forge, le foie à l’enclume, le gros intestin au marteau, les poumons au soufflet, le larynx à la tuyère du soufflet, la luette à la pince... C’est dire l’énergie à mettre en jeu pour faire naître de la parole. Et le degré de température nécessaire ! Cette dimension organique et concrète s’est retrouvée en effet au centre du travail. Nous avons été plus inspirés par ce que requiert le langage en termes d’énergie et de mobilisation pneumatique, que par le jeu avec les mots eux mêmes. Ce qui se joue dans du fond des gorges est la pneumatisation de l’être requise pour accéder à la parole.
Il s’agit d’un marathon théâtral et respiratoire inspiré d’une histoire vraie. Celle d’une espèce parlante, vociférante ou taciturne, et de son désir jamais éteint de dire. Il y a une dimension plastique très forte dans la présence toujours changeante de ces chambres à air que le quatrième homme ne cesse de réarranger comme autant de paysages différents.
- Tenter de considérer, d’éprouver le langage comme une matière vive m’intéresse fortement. Parce que lorsque la parole « parle », quelque chose en nous apparaît, se déploie, se met à battre. Une sculpture agissante.
Dans un premier temps, nous avions envahi le plateau de pneus. Ils nous sont vite apparus trop lourds, trop inertes, et freinant nos envies de plongeons par leur dureté. Des chambres à air les ont peu à peu remplacés. Ces chambres à air sont usées, tout comme les mots me donnent l’impression de l’être aujourd’hui. Elles ont beaucoup servi, beaucoup voyagé. Elles sont toutes meurtries, rustinées, jusqu’à la prochaine crevaison. Elles nous encombrent et sont à la fois tout ce dont nous disposons. On peut y voir un amas de viscères, une montagne, des puits sans fond, un vocabulaire en désordre, une masse liquide... Elles sont également les réserves de cet air, dont nous avons tant besoin pour parler.

C. P. : Vous êtes sur scène en compagnie de François Chattot et de Pierre-Yves Chapalain. Pourquoi un trio ?
P. M. : En commençant à rêver à ce spectacle, j’ai pensé à un trio d’hommes. Le trio des Fratellini ou des Marx Brothers ne doit pas y être pour rien. En sortant de l’antagonisme obligé du duo, le trio permet la situation du deux contre un, d’un choeur naissant, ou de trois solitudes contemporaines. Avec François Chattot, sorte d’athlète de la présence et de la parole au théâtre, il y avait longtemps que nous avions envie de travailler ensemble. Et Pierre-Yves Chapalain, avec lequel j’ai joué chez Joël Pommerat, est un acteur à la force singulière, dans son rapport à la parole, au discours. Il a une forme d’embarras bien à lui, très savoureuse, intrigante, qui m’a donné envie de lui proposer cela. Ce qui nous a rassemblé est ce même désir d’en découdre avec ce qui est aussi origine et essence du théâtre : du sens proféré de vive voix vers la communauté rassemblée.
Mais avec la présence de Fredéric Kunze, nous sommes de fait un quatuor. Un quatuor d’expérimentateurs. Le quatrième homme réinvente sans cesse l’espace, il s’active sans parler du début à la fin, déclenche la machinerie, entasse les chambres ou les disperse, nous les lance, contribuant ainsi à renouveler chaque fois le cadre de l’expérience.

C. P. : On est frappé par le caractère hétérogène du spectacle, par la multiplicité des pistes abordées. Différents types de comique cohabitent également. Cela demande au spectateur, me semble-t-il, de s’abandonner à ce vagabondage plutôt que de rechercher un fil unique qui lierait l’ensemble de manière rationnelle. Ne craignez-vous pas de générer une sorte de frustration de sens ?
P. M. : Permettez-moi de vous citer ce texte d’Ossip Mandelstam : « Un mot, n’importe lequel, se présente comme un faisceau et le sens, au lieu de se concentrer en un point donné, se projette dans diverses directions. En prononçant « soleil », nous effectuons une sorte de voyage immense dont nous avons une telle habitude que nous le parcourons comme en rêve. Ce qui distingue la poésie de la parole machinale, c’est que la poésie justement nous réveille, nous secoue en plein milieu du mot. Ce dernier se révèle alors à nous d’une étendue bien plus vaste que nous ne l’imaginions, et nous nous souvenons soudain que parler veut dire : se trouver toujours en chemin. »
Ces mots m’ont inspiré durant tout ces mois de recherche. Il est vrai, comme je vous l’ai dit, que je n’arrive pas au début du travail avec une pré-écriture qu’il s’agirait de mettre en scène, mais avec une somme d’éléments épars (textes écrits par moi ou non, matières diverses : pneus, chambres à air, pompes, soufflets...) à partir desquels nous allons chercher ensemble, avec tous les membres de l’équipe. L’écriture du spectacle naît du plateau, de l’échange entre les acteurs, le son, la lumière, l’espace et ceux qui en ont la charge. Des moments se révèlent peu à peu importants, fondateurs de ce que nous poursuivons, des couches de propositions s’accumulent jour après jour, du sens apparaît, des liens souterrains. Tout cela reste longtemps mouvant, instable, provisoire, inconfortable. Ce qui se construit peu à peu est chargé de cette traversée sensible, et le spectacle reste en définitive une série de tentatives d’aller au coeur de ce qui résistera toujours à une monstration univoque. C’est le contraire du cryptage scénique d’un sens (ou d’un message) qu’il s’agirait de déchiffrer.
Ce que j’espère toujours, c’est que la musicalité de l’ensemble soit assez inspirante pour aider le spectateur à accepter de ne pas toujours comprendre dans l’instant ce qui se vit sur le plateau, mais d’accueillir au fil du spectacle une somme de sensations, qui, à un moment donné feront sens pour lui.

C. P. : Pourquoi du fond des gorges ?
P. M. : « Gorge » évoque le passage obligé d’un flux, parole ou rivière qui cherche son chemin vers la clarté. Cela renvoie à une origine primitive, animale. àun paysage profond, obscur, secret qui attire irrésistiblement.

Réalisation +
Projet Pierre Meunier
Avec Pierre-Yves Chapalain, François Chattot et Pierre Meunier
Assistante à la dramaturgie Emma Morin
Son Alain Mahé
Lumière Bruno Goubert
Espace et Costumes Marguerite Bordat
Régie Générale Jean-Marc Sabat
Régie plateau Freddy Kunze
Régie son Géraldine Foucault
Construction Jeff Perlicius
Chargée de production Claudine Bocher

Coproduction Compagnie La Belle Meunière, Théâtre Dijon – Bourgogne / Centre Dramatique National, Téâtre National de Strasbourg, Théâtre de la Bastille à Paris, La Rose des Vents–Scène Nationale Lille Métropole / Villeneuve d'Ascq, Théâtre de Brétigny – Scène conventionnée du Val d'Orge, Espace Malraux – Scène Nationale de Chambéry et de la Savoie
Avec le soutien du Ministère de la Culture – DRAC Auvergne et du Conseil Régional d'Auvergne
Chargée de production / administration Claudine Bocher

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