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Théâtre de la Bastille

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Planète a pour horizon la rencontre comme espoir fondamental, l'amour comme dernière utopie, et l'imaginaire comme lien possible au monde.

Les Possédés, habitués du Théâtre de la Bastille, reviennent cette saison avec deux spectacles. Dans la drôle de Planète du Russe Evguéni Grichkovets, un homme parle d’une femme qui ne le voit pas mais qui est là, sur scène, à côté de lui, dans son appartement. Et cette femme qui, de temps en temps, téléphone, va, vient, vit, sert de support à ses pensées vagabondes et voyageuses.
Planète a pour horizon la rencontre comme espoir fondamental, l’amour comme dernière utopie, et l’imaginaire comme lien possible au monde. La force d’Evguéni Grichkovets est d’inventer pour le dire un texte poétique et drôle, mélancolique et volubile, coincé entre désir et réalité. Celle de David Clavel est de donner de l’épaisseur et du volume à ce texte en à-plat, pourtant aussi aérien et vivant qu’une peinture de Edward Hopper. L.D.

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Planète [intégral]

Le collectif Les Possédés, fondé par Rodolphe Dana et Katja Hunsinger en 2002, est un des collectifs les plus excitants de ceux qui ont émergé ces dernières années. En quatre pièces (Oncle Vania de Tchekhov, Le Pays lointain et Derniers remords avant l'oubli de Jean-Luc Lagarce, Merlin ou la terre dévastée de Tankred Dorst), il s'est imposé dans la lignée des tg STAN, avec un même credo: remettre l'acteur au centre du processus théâtral et jouer avec tout ce qui le constitue, faiblesses comprises. «Nous partons de nous, avec nos défauts et nos qualités», affirme Rodolphe Dana. La scénographie et les lumières viennent ensuite, même si elles sont parfois indispensables pour faire décoller l'imaginaire. La méthode est éprouvée : pas de décor, pas de costumes, pas d'incarnation intempestive, pas de coulisses, et à chaque fois, sur scène, l'exploration et la proposition d'une aventure touchante, vibrante, douloureuse : humaine. Une aventure à laquelle le spectateur est invité à participer, non au nom d'une interactivité souvent factice, mais avec la volonté de l'inclure, notamment avec une attention portée à la préservation du temps de la représentation, qui existe au même titre que celui de la fiction. « Nous ne voulons pas faire croire que ce temps n'existe pas. Ça fait partie de notre travail de rendre visible le moment partagé avec les spectateurs. Nous sommes ici pour eux, avec eux. L'humeur des acteurs, la différence de public, rend les représentations différentes chaque soir, et c'est ce qui les rend vivantes. La vie, ce sont les surprises et les accidents. Nous ne voulons pas les créer mais rester assez souples pour les laisser advenir. Nous n'avons pas de représentation étalon que nous chercherions soir après soir à reproduire. Nous avons joué Oncle Vania cent-dix fois et c'est à chaque fois autre chose. Certaines représentations sont plus légères, d'autres plus sombres, plus violentes. Le plaisir est complètement au présent », souligne ainsi David Clavel.
Présent et présence, humanité, proximité, justesse : si on repère une pièce des Possédés, ils se méfient comme de la peste des étiquettes. Ce sont des pragmatiques, pas des dogmatiques. À chaque texte, sa logique. « Nous avons la chance d'une complicité et d'une histoire qui se construit ensemble. Quelque chose se raconte malgré nous », affirme David Clavel.

Cette saison le Théâtre de la Bastille programme deux de leurs pièces, poursuivant ainsi un compagnonnage engagé depuis leurs débuts.
Loin d'eux, adaptation du roman éponyme de Laurent Mauvignier, est porté seul en scène par Rodolphe Dana, aidé à la mise en scène par David Clavel.
De son côté, celui-ci endosse pour la première fois le rôle de "porteur de projet" habituellement dévolu à Rodolphe Dana avec un texte du Russe Evguéni Grichkovets, Planète. Il est épaulé à la mise en scène par Nadir Legrand, au jeu par Marie-Hélène Roig, et à la lumière par Valérie Sigward. Une histoire commune, encore.

Planète

David Clavel est tombé sur Planète du Russe Evguéni Grichkovets en cherchant des textes russes dans une librairie. « Un jour, un ami me demande si j'ai des textes à lui recommander. Je cherche un peu, pour moi, pour lire. Je farfouille dans le théâtre russe. Là, je tombe sur Grichkovets. Dans une librairie, je commence à feuilleter La ville et Comment j'ai mangé du chien. J'ouvre Planète en sortant de la librairie. Et je ne le lâche plus. Mieux, je le relis immédiatement en me disant qu'il y a quelque chose à en faire. C'était il y a trois ans et demi. Ce qui m'a immédiatement touché, c'est une forme de désabusement léger, poétique, et la rencontre imaginée, rêvée, projetée, avec cette femme qui est sur scène mais qui ne le voit pas. Bizarrement, je me suis demandé si ce texte tellement simple pouvait toucher les autres, justement à cause de sa simplicité. Puis j'ai fait une petite lecture en Seine-et-Marne, dans une bibliothèque, et j'ai eu l'impression que ça accrochait. »

Planète se compose du monologue d'un personnage masculin dérivant de l'image d'une femme à sa fenêtre. Celle-ci est sur scène mais ne le voit pas. Parfois, elle parle à son tour, au téléphone, pour elle-même, aux spectateurs. Pas de personnages à proprement parler, plutôt un regard. Pas d'histoire mais des commentaires. Planète est le voyage imaginaire d'un homme qui a gardé quelque chose d'enfantin et regarde le monde avec un mélange de lucidité et de naïveté. Un être coincé entre réalité et fiction, entre désirs d'envol et retours sur Terre, "à la maison".
Grichkovets signe un texte à la fois romanesque et déconstruit, jouant au "et si" de l'enfance... et du spectateur. Car son personnage active la fameuse règle du jeu de la croyance au spectacle : « Je sais bien que ce n'est pas vrai... mais quand même, j'y crois. » David Clavel le dit autrement : « J'aime le rapport qu'il permet avec le public, qui est bâti sur une forme de complicité. Il dénonce comme un Rodrigo Garcia, mais il le fait sans asséner. D'habitude, avec Les Possédés, nous partons de textes où il n'y a pas forcément d'adresses au public et nous en créons toujours afin de rendre le spectateur témoin de ce qui se passe. Ici c'est l'inverse. Grichkovets est complètement dans l'adresse au public (le personnage utilise le "tu") et il faut donc trouver des moments où cela ne se produit pas. Il faut ressentir leur solitude.
Ce qui est assez fort,
poursuit David Clavel, c'est que c'est un personnage qui a l'impression qu'il ne participe à rien et qui pourtant pose un ½il très vif sur le monde contemporain, un monde fait de beaucoup de clichés. » La description est parfois mordante. Lorsque le personnage survole le Proche-Orient, il voit ainsi « des types importants avec des barbes et des mitraillettes et beaucoup de femmes absolument pas importantes. »

L'auteur, Evguéni Grichkovets, est Russe, il a quarante-quatre ans. Il a été philologue. Il est l'auteur et l'interprète de plusieurs spectacles-monologues(1) présentés dans de nombreux festivals européens. Evguéni Grichkovets a d'aillleurs joué au Théâtre de la Bastille en 2002. « Il a donc vécu le communisme adolescent puis a connu son renversement. Il est en quelque sorte né une deuxième fois au moment du passage à l'âge adulte. Il offre ainsi une vision d'un monde que nous, nous connaissons depuis longtemps, celui des vitrines, du rêve américain, mais que lui a découvert plus récemment, ce qui lui donne un regard particulier. J'aime beaucoup la pudeur et la délicatesse avec laquelle il porte la désespérance. Il parle de ce qu'il voit et, parlant de ce qu'il voit, il parle de lui. Sa lucidité est très ouverte, ni pesante ni accablante. Il aide à accepter le désarroi d'être vivant en s'adressant au spectateur, en étant dans une position de partage. Il est dans une forme d'adolescence mais sur un autre versant que le Luc de Loin d'eux. Il lui reste du désir », explique David Clavel. Il ajoute : « C'est un auteur russe qui n'aurait plus ni grands sujets comme Dostoïevski, ni l'écriture de Tchekhov. Il est porteur d'une mélancolie, il est "la personne de trop". Il porte la question de la vanité de la vie, du petit "ce n'est que ça". Il n'y a pas, chez lui, de contrastes, de conflits, de rapports de tension mais plutôt des lignes parallèles. »
David Clavel a l'impression de retrouver là certains de ses personnages passés : « L’Homme a quelque chose de Vania ou de l'Antoine du Pays lointain : un même dégoût du monde, une même mélancolie mais comme apaisé. Il y a une porte ouverte sur une rencontre possible avec une femme, avec l'amour. C'est mélancolique et léger.
Pour moi comme pour Marie-Hélène, cela parle de la rencontre espérée. C'est ce qui me touche : tout le monde rêve à la personne idéale. Certains la rencontrent, d'autres pas. Mais tout le monde projette un amour possible auquel on donne plus ou moins forme et visage. Le texte, ici, est comme une chanson d'amour - pendant la lecture que j'ai faite, j'avais d'ailleurs mis une chanson de Phil Collins en entier. Au fond, ce texte a le courage de dire qu'on est tous des cons quand un amour commence ou finit. Et j'aime aussi son regard sur la femme, je le trouve assez ouvert. Il parle de la solitude choisie des femmes, dont on parle peu. Les femmes seules ne sont pas que des femmes quittées par les hommes. Il y a là quelque chose de
La Femme gauchère de Peter Handke. Car le grand sujet de la pièce est l'amour, ou du moins, l'espoir de la rencontre. »

Pour symboliser ces deux univers parallèles, David Clavel envisage une scénographie qui isole la femme dans le cube de sa maison tandis que l'homme investit l'espace du plateau. « La scénographie aidera à trouver les frontières, à donner du poids. Nous voudrions créer une aire de jeu comme dans les parcs pour enfants ; désosser et ne conserver que le squelette en acier de la pièce où est la femme. Il vaut mieux que ce soit ouvert, pour faire quelque chose de moins "Playmobil". Il faut que le spectateur se sente pris dans le volume, dans une histoire, projeté dans son monde. Son parcours à elle se chuchote à son oreille. L'artificialité du son et de la lumière sont importantes pour permettre à l'actrice d'être dans un jeu dense et simple et soutenir cette dimension quotidienne et rêvée. Du côté de l'homme, il y a l'idée qu'il ne soit pas dans la lumière quand il parle. Il peut être le sous-titre de ce qu'elle dit. »
L'enjeu est aussi de créer du volume, c'est-à-dire des contrastes. « Le texte est très visuel, très en à plat. C'est un texte de sensations, un texte qui évoque l'espace mental. Les personnages parlent comme quand on pense, allongé dans l'herbe ou dans un hamac. Ils ont des pensées flottantes, qui fonctionnent par associations d'idées. Ce qui m'intéresse, c'est de créer un univers cinématographique et pictural, présent dans le texte, avec les moyens du théâtre. La chance au théâtre, c'est qu'on peut choisir soi-même de faire les gros plans, on peut déterminer les focales. Le cinéma c'est autre chose : la technique est plus forte que les acteurs. Et c'est en ça que le son et la lumière sont si importants. Ils vont soutenir l'atmosphère, faire gagner en plénitude et en contraste. Je voudrais qu'il y ait d'autres couleurs que le jeu sur le noir et la lumière, classique au théâtre. J'aime beaucoup les contrastes rouge / vert, l'idée de jouer sur de vraies couleurs. Cela donne un moyen supplémentaire de raconter cette histoire. Je pense à Edward Hopper, pour son réalisme décalé. Les toiles de Hopper sont "fausses" en ce sens que les perspectives et les couleurs ne sont pas réalistes et pourtant il parvient à créer un effet de réel encore plus fort. Nous avons aussi beaucoup pensé aux impressionnistes, à leur façon de saisir l'éphémère. Comment ouvrir les gens au monde en dessinant un nénuphar ? Quand j'ai vu les Tournesols de Van Gogh pour la première fois, j'ai été halluciné par la force de vie qui pouvait se dégager d'un bouquet. Et puis je suis fils d'architecte et j'ai pratiqué le dessin de sept à seize ans, ce qui n'est pas sans conséquences... »

« La possibilité, il y a eu la possibilité d'une autre vie » dit l'Homme, dans Planète. C'est tout le sens de la pièce, qui travaille à figurer une rencontre qui n'a pas lieu et qui pourtant est là, sous nos yeux.
« Le personnage rêve ou crée une femme qui existe peut-être. Mais peut-être aussi cette femme rêve-t-elle de cet homme qui parle comme d'un amour possible. Cela pourait devenir une mise en abîme un peu lynchienne. Qui a commencé à rêver l'autre ? » propose ainsi David Clavel.
« La question est celle du rapport entre la fiction et la réalité. Avec cette dimension supplémentaire qu'on est aussi fait de fictions qui appartiennent à notre réalité. Tout se nourrit. On rêve sa vie, ou la vie nous rêve. Les histoires que l'on raconte aux enfants les structurent autant que la vie quotidienne. Grichkovets raconte cette chose simplement, sans faire de cours de philosophie. »

Voilà : Planète a la mélancolie du temps qui passe et fuit et est un éloge de ce qui déplace, transporte, invite à l'ailleurs : le voyage, l'amour, le rêve, ou l'art. « Et puis qu'est-ce que ça veut dire : la vie reprendra le dessus ? Et moi, je prends quoi ? Moi je prends quoi ? / Mais la chanson, qu'elle existe. Seulement, il faut que soit une vraie chanson. Quelquefois, ça suffit », conclut l'Homme.

Laure Dautzenberg

(1) Toute son ½uvre théâtrale est éditée chez Les Solitaires Intempestifs.

Réalisation +
Texte Evguéni Grichkovets
Les Possédés
Mise en scène David Clavel et Nadir Legrand
Avec David Clavel et Marie-Hélène Roig
Scénographie Julien Clavel
Lumière Valérie Sigward

Le texte est édité aux Solitaires Intempestifs

Production Les Possédés
Coproduction La Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée
Les Possédés sont associés à La Ferme du Buisson - Scène nationale de Marne-la-Vallée
Réalisation Théâtre de la Bastille
Production, administration, diffusion Made In Production
Directrice de production Morgane Eches
Chargé de production, diffusion et communication Licinio Da Costa
Responsable de l'administration Claire-Lise Bouchon
Création novembre 2010 à La Ferme du Buisson - Scène nationale de Marne-la-Vallée