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Théâtre de la Bastille

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A Mary Wigman Dance Evening


28 FEV > 04 MARS
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La force du travail de Fábian Barba consiste précisément à creuser le décalage troublant qu'engendre l'interprétation, en 2010, par un homme de vingt-six ans, de solos créés par une femme de quarante trois ans dans les années 30.

Fabián Barba, jeune danseur et chorégraphe équatorien formé à P.A.R.T.S. (l’école de danse d’Anne Teresa De Keersmaeker à Bruxelles) s’est emparé de neuf solos de Mary Wigman, figure emblématique de la danse expressionniste, pionnière de la danse contemporaine, et s’emploie à les reconstituer à l’identique.
Fabián Barba a tout mis en oeuvre pour retrouver le mouvement de l’époque. Il sait bien que la reproduction exacte est impossible. La force de son travail consiste précisément à creuser le décalage troublant qu’engendre l’interprétation, en 2010, par un homme de vingt-six ans, de solos créés par une femme de quarante-trois ans dans les années 30. Fabián Barba pose ainsi de façon saisissante la question du répertoire, de l’identité et du passage du temps. L.D.

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A Mary Wigman Dance Evening [intégral]

Ils se sont connus à Bruxelles, à P.A.R.T.S., l'école de danse d'Anne Teresa de Kersmaeker, dont ils sont sortis en 2008. Forts de leurs échanges et de leurs affinités artistiques développés pendant quatre ans, Franziska Aigner (Autrichienne), Fabián Barba (Équatorien), Marisa Cabals (Espagnole), Tuur Marinus (Belge) et Gabriel Schenker (Brésilien) ont fondé le collectif Busy Rocks dans la foulée. C'est ainsi qu'ils créent des pièces communes ou séparées, leur alliance fonctionnant comme une plateforme de partage d'expériences.
Ils présentent cette saison au Théâtre de la Bastille deux de leurs créations : l'une collective, baptisée Dominos and Butterflies, l'autre individuelle puisqu'il s'agit de solos reconstitués par Fabián Barba à partir de l'½uvre de la chorégraphe Mary Wigman.

Dans Dominos and Butterflies, un mouvement en entraîne un autre dans un processus qui semble sans fin. À première vue, les enchaînements sont mécaniques. À y regarder de plus près, ils défient les lois de la gravité. Les danseurs s'emploient ainsi à rendre plastique et vraisemblable une continuité qui n'est pas du tout naturelle, sans musique autre que celle de leurs mouvements, de leurs membres heurtant parfois le sol avec vigueur. Et comme ils aiment déconstruire, ils finissent en beauté, dévoilant les coulisses de leurs douze semaines de création et leur exploration des combinatoires parcourues de manière poétique et drôle.

Dans A Mary Wigman Dance Evening, Fabián Barba reproduit neuf solos de Mary Wigman, pionnière de la danse contemporaine, tels qu'elle les a interprétés lors de sa première tournée aux États-Unis. Pour trois d'entre eux, il a travaillé à partir de vidéos, pour les autres, il s'est appuyé sur des photos, des textes de la chorégraphe et des articles de l'époque. Il a aussi fait appel à trois anciennes étudiantes de l'école Mary Wigman dans les années 60 (Suzanne Linke, Irene Sieben et Katharine Sehnert). Tout l'intérêt de son travail surgit de la tension entre une reconstitution la plus scrupuleuse possible et les décalages inévitables : Fabián Barba a beau reprendre les mouvements, les gestes et même la robe de la célèbre danseuse expressionniste, il reste un danseur équatorien de 26 ans ayant fait ses études à Bruxelles, interprétant en 2010 les solos créés par une femme allemande qui les dansa en 1929, à 43 ans, aux États-Unis... C'est donc toute la question du répertoire et de sa transmission qui est ainsi soulevée.


A Mary Wigman Dance Evening


Vous reproduisez neuf solos de Mary Wigman. Pourquoi ce choix ?

Fabián Barba : L'idée m'est venue à Bruxelles quand j'ai vu des gens rire devant une vidéo de Mary Wigman alors que quelque chose me paraissait, à moi, familier, « étrangement familier ». J'ai alors eu envie de reconstituer sa danse, non pas pour exploiter le second degré, mais pour interroger ce qui avait changé depuis les années 20.
Je voulais questionner le sentiment de « naturel » et de « normal », notamment dans l'univers de la danse contemporaine telle qu'elle se pratique aujourd'hui, en Europe. Je voulais creuser cette sensation d'étrangeté et éventuellement faire apparaître comme tout aussi étranges, ou en tout cas arbitraires, les attentes et les codes que l'on a aujourd'hui. Quand j'ai commencé à travailler, j'ai très vite eu le sentiment d'une relation forte entre la danse expressionniste allemande des années 20 et la danse moderne à Quito – très loin, en revanche, de la danse contemporaine à Bruxelles... Je voulais donc aussi explorer les façons dont différentes façons de penser et de faire de la danse se construisaient à l'échelle de la planète.


Quelle est cette proximité que vous évoquez entre la danse que vous avez apprise en Équateur et celle de Mary Wigman ?

Fabián Barba : Dans la danse de Mary Wigman comme en Équateur, il y a l'idée que quand le danseur entre sur scène, il est hors du quotidien, dans un état particulier, plus magique, plus mystique. Il n'est pas l'exécutant d'un mouvement mais il doit exprimer quelque chose du dedans, d'intérieur. Le travail avec les émotions est central. Celui sur la maîtrise aussi. Ce qui compte c'est l'expression subjective, et chaque danse doit dire et transmettre quelque chose au spectateur. À ce titre, on demande au danseur d'être un créateur autonome, pas seulement de reproduire les indications et les talents d'un maître.


Vous intitulez votre spectacle A Mary Wigman Dance Evening. Pourquoi attirez-vous d'emblée l'attention sur l'ensemble du spectacle ?

Fabián Barba : Je voulais travailler sur le contrat passé avec les spectateurs. Or ce contrat englobe beaucoup d'éléments et pas seulement la danse elle-même.
Je suis parti de la reconstruction de solos de Mary Wigman, mais je me suis aperçu petit à petit qu'il s'agissait de bien plus que ça ; qu'il fallait reprendre, au-delà du mouvement, un contexte, une robe, une musique, la façon dont une soirée de danse était organisée à l'époque.
Aujourd'hui nous sommes habitués à une soirée d'une ou deux heures. À l'époque, il y avait des « numéros dansés », la plupart n'excédant pas trois minutes, avec des pauses entre chaque. C'était un peu comme un concert. Un solo de sept minutes était considéré comme très long !
D'ailleurs, ce qui est intéressant, c'est qu'au début, les spectateurs ne savent pas trop comment réagir, puis, qu'ils se mettent à comprendre le code.
Autrement dit, il n'y avait pas seulement la danse qui appartenait à l'univers des années 20, mais aussi des éléments qui construisaient le contexte. Il était important de les convoquer car je voulais créer la reconstitution la plus totale et la plus fidèle possible.


Une reconstitution fidèle et totale est cependant impossible...

Fabián Barba : Bien sûr. Mary Wigman disait d'ailleurs elle-même ne pas pouvoir danser un solo qu'elle avait interprété cinq ans auparavant car elle avait changé, elle n'était plus la même et cela n'avait donc pas de sens pour elle. Pour moi, la difficulté est évidemment décuplée, puisque tout est différent : je suis un jeune homme équatorien, ayant étudié à Bruxelles.... Ce qui m'intéresse est justement ce décalage, cette confrontation à un univers étrange et éloigné et qui ne nous appartient plus. Il ne s'agit pas de pleurer ou d'honorer une danse originelle qui se serait perdue, mais de faire des inévitables modifications la matière même de la reconstitution.
La chose qui m'a surpris, c'est que le déplacement que les spectateurs relèvent le plus souvent est celui du changement de sexe : un homme reproduit des solos créés et dansés par une femme. Cet aspect n'était pas central au départ, d'autant que Mary Wigman essayait de gommer le genre, ce qui était très novateur pour son temps et que je n'ai jamais pensé ce spectacle comme celui où je prendrais la place d'une femme. Ce qui m'a guidé est très technique, très physique. Pourtant, je me rends compte que cet aspect est le plus marquant. Encore une surprise des codes !

Laure Dautzenberg

Réalisation +
Conception et danse Fábian Barba
Costumes Sarah-Christine Reuleke
Musique Hanns Hasting et Sascha Demand
Lumière Geni Diez

Production K3 - Zentrum für Choreographie / Tanzplan Hamburg Coproduction wp Zimmer Anvers, P.A.R.T.S., Kaaitheater Bruxelles, fabrik Potsdam dans le cadre du Tanzplan Potsdam : Artistes en résidence
Avec le soutien de PACT Zollverein Essen et Mary Wigman Gesellschaft
Réalisation Théâtre de la Bastille
Diffusion Caravan Production