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Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon


01 > 17 JUIN
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Ils livrent un spectacle revigorant, drôle et salvateur qui passe à la moulinette l'héritage de 68 et… notre époque bien peu épique.

Trois jeunes comédiennes et un comédien plus vieux, le fameux Simon. Comme le titre l’indique, Simon a fait la révolution en son temps. Et "Simon" est ce qui reste, aujourd’hui, sur le plateau du théâtre, pour évoquer ce que fut Mai 68, éternelle, incontournable référence, quand on s'intéresse à « la gauche » et à l’engagement politique. Les acteurs, qui se sont rencontrés lors d’un stage avec un membre du collectif tg STAN, sont partis de leurs souvenirs, très différents, et d’un travail d’enquête. Ils se sont emparés de cette matière et l’ont transformée en théâtre. Au final, ils livrent un spectacle revigorant, drôle et salvateur qui passe à la moulinette l'héritage de 68 et… notre époque bien peu épique.
L.D.

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Tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon [intégral]

Ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon

Présenté trois soirs au Théâtre de la Bastille en mars 2009, le premier spectacle du collectif L’Avantage du Doute (du nom du spectacle qui les a fédérés) a remporté un beau succès et revient donc cette saison. Leur recette : s’emparer de l’héritage intime et politique de Mai 68 avec humour, intérêt, parfois colère, et le transformer en théâtre. Si les jeunes comédiennes présentes sur scène ont envie d’en découdre avec cet héritage, elles ne sont ni dans le règlement de comptes, ni dans la nostalgie. Ici, on passe avec aisance d’un exercice de matraquage moderne (que se serait-il passé si les CRS de Mai 68 avaient bénéficié de la même technologie qu’aujourd’hui ?), à l’écoute (en boucle) du début de Summertime de Janis Joplin, d’un dîner où deux filles et leur père s’affrontent (Simon Bakhouche incarnant à lui seul toutes les figures, toutes les projections de l’époque), à une « autocritique de couple »… Les comédiens choisissent de multiplier les pistes pour revisiter les années 70 et interroger notre époque, et constatent avec plaisir, qu’après le spectacle l’envie de débattre est souvent là.

Aperçu des origines, de la méthode et des enjeux de ce collectif avec deux de ses membres, Claire Dumas et Judith Davis – où l’on a d’emblée une idée de l’ambiance de travail : des désaccords, de la discussion, de l’élan.


Le titre, aperçu de la méthode

« Tout ce qui reste de la révolution, c’est Simon » : Le titre est drôle et programmatique. Et comme souvent chez ce collectif sans metteur en scène, il a été trouvé en jouant sur la situation. Au départ, en effet, ils étaient six : Simon Bakhouche, Judith Davis, Claire Dumas, Mélanie Bestel (présents dans le spectacle) mais aussi Nadir Legrand et Minke Noejd. Mais les deux derniers sont appelés sur d’autres fronts (Le collectif des Possédés pour Nadir Legrand). Par dépit, les autres se disent : "Décidemment, tout ce qui nous reste de la révolution, c'est Simon". Ils décident d’assumer et de partir de Simon (Bakhouche, lui-même ancien soixante-huitard) comme modèle et métaphore de l’époque.
Cette façon de jouer avec les situations, le collectif la doit à leur travail avec Frank Vercruyssen, un des membres de tg STAN, la fameuse troupe flamande qui fêtera ses vingt ans en décembre. C’est là qu’ils se sont connus. C’est là qu’ils ont eu envie de prolonger l’expérience. Ils en ont gardé un goût de l’élaboration collective et de la responsabilité individuelle de chaque interprète, ainsi qu’une façon d’aborder le jeu, concrète, claire, directe. « Ça nous ressemble du début à la fin. Nous jouons sur la complicité du code (nous sommes un groupe de comédiens) et du trouble entre personne et personnage. » dit Judith Davis. Car point particulier et pas des moindres : ils poussent le collectif jusque dans l’écriture, à partir d’un thème trouvé en commun.


Engagement politique / Engagement théâtral

Quand ils se réunissent pour savoir sur quoi travailler, très vite la question de l’engagement politique et artistique surgit : Pourquoi faire du théâtre aujourd’hui ? Pourquoi prendre la parole publiquement ? Comment s’engager ? Et l’engagement politique, qu’est-ce que c’est ? Curieusement, ils s’aperçoivent rapidement que pour eux le référent reste, encore et toujours, Mai 68. « C’est toujours à ce point de l’histoire que le moindre mouvement de jeunes est comparé. » explique Judith Davis. « Moi, j’avais tellement entendu parler de 68 que cette référence systématique est insoutenable. Mais en même temps, ne pas le supporter, c’est déjà un rapport ! ». Ils n’ont pas tous, loin s’en faut, cette réaction viscérale, ce rejet passionnel. « Judith était sans doute celle qui en avait le plus entendu parler sur le versant politique. Nadir avait baigné dedans mais plus du côté des m½urs, avec des expériences de communauté, d’écoles expérimentales… Mélanie et moi, nous en étions plus loin. Comme elle vient de province, que sa grand-mère est très catholique, elle avait une fascination en creux et 68 était un peu comme un point qui brillait… Pour moi, cela relevait plus du mythe, du folklore : le tee-shirt ou l’affiche de Che Guevara. Sinon, c’était des événements historiques, point. » relate Claire Dumas.
C’est donc à partir de ces expériences, de ces perceptions différentes, qu’ils ont bâti le spectacle, chacun apportant sa pierre côté scène - et chacun pouvant se retrouver peu ou prou - côté salle.


Jouer collectif

Au-delà d’eux-mêmes, les acteurs ont mené l’enquête. Le spectacle s’est ainsi beaucoup écrit à partir de témoignages : les parents, les amis mais aussi des communistes interviewés aux journées « Action, détente et solidarité » de Dunkerque lorsqu’ils y étaient en résidence, des gens dans les cafés à Paris, en province, des enfants de soixante-huitards, des lycéens…
Il en reste de nombreuses traces dans le spectacle. « Au final, nous avons davantage gardé les paroles très personnelles, les choses plus théoriques s’inséraient mal ».
Il a fallu ensuite transformer ce matériau et écrire collectivement, avec la volonté constante de « comment dire quelque chose ensemble sans devenir consensuel et atomisé. » « La blague, c’est que ce qui est vraiment soixante-huitard, c’est le spectacle ! C’est une expérience d’hyperdémocratie directe ! Et c’est beaucoup , beaucoup de travail ! Personne ne tranche, il faut trouver l’équilibre… » explique Claire Dumas.
Retour à la méthode : s’il n’est pas question de gommer les désaccords, les divergences, les conflits (« c’est quand même ce qui fait théâtre »), il est nécessaire tout de même de les canaliser. « Nous avons instauré des tables rondes avec une répartition de la prise de parole très stricte ! ».
Quant au travail de plateau, c’est encore plus clair : chacun est responsable de sa partition, même s’il s’agit de construire un objet commun, en étant chacun tour à tour metteur en scène des autres. « L’idée de ne pas avoir d’autorité me séduit. J’ai beaucoup de mal à obéir ! Et puis si on fait un objet collectif sur 68, on doit pouvoir s’exprimer ! » affirme Claire Dumas, qui ajoute : « L’idée c’est d’être responsable de ce que l’on fait, tout le temps. C’est beaucoup plus difficile parce que quand ça ne fonctionne pas, il n’y a que soi. Et en même temps, c’est une liberté énorme. Il y a « l’avantage du doute » pendant le travail, mais une fois sur le plateau c’est impossible.


Faire du théâtre de tout, ou presque

A l’instar du Ceci n’est pas une pipe de Magritte, le collectif pourrait écrire « Ceci n’est pas un spectacle sur 68 ». En effet, 68 et les années qui ont suivies sont un prisme par lequel passent les comédiens pour évoquer le rapport de l’intime et du social, du politique et de la famille sans jamais perdre de vue qu’il s’agit d’abord et avant tout de théâtre. « Comme le dit Simon Bakhouche, au lieu de monter Le Tartuffe en essayant de trouver ce qui est contemporain dedans, on fait l’inverse. Nous allons du prosaïque vers le théâtre. »>
Ainsi les comédiens veillent-ils scrupuleusement à ce qu’au-delà de l’intérêt de l’enquête et du sujet, cela fasse théâtre. « Les témoignages étaient parfois passionnants mais il n’en naissait pas d’idées théâtrales. Parfois, au contraire, quelqu’un avait une façon particulière de dire les choses qui donnait envie d’un personnage, d’une figure, d’une scène. » Autant le monologue qui ouvre le spectacle est une interview transcrite mot à mot (« elle raconte bien pour nous la difficulté extrême à raconter l’héritage de 68. On entend des choses mais jamais rien de clair, et là, la forme parle directement, raconte quelque chose de cette impossibilité. C’est un monologue qui est déjà du théâtre. » explique Judith Davis), autant ensuite le « documentaire » s’éloigne pour laisser place aux scènes et à la « fiction ».
De ce mélange, il reste toutefois des zones d’ambiguïtés réjouissantes, comme cette vidéo où un enfant assène tranquillement qu’il n’est pas un rebelle, qu’il trouve les gens plutôt assistés et qui, quand on lui demande s’il connaît mai 68 parle de… sa grand-mère. Témoignage, théâtre ? Théâtre évidemment, texte écrit par Judith Davis à partir d’un collage de phrases recueillies ici et là et dont la puissance (drôlerie et horreur mêlées) est décuplée en passant par la bouche d’un enfant…

Pour ne pas (en) finir

Comment finir une pièce quand on écrit collectivement mais en affirmant chacun sa singularité ? Comment finir un spectacle sur l’héritage des années 70 ? C’est Simon qui a le mot de la fin. Sortant de son rôle de passeur-métaphore-surface de projection des jeunes filles, il part dans un récit digressif dans lequel une certaine Geneviève relate son départ pour l’Italie, sac au dos, dans l’espoir (finalement comblé) de voir Federico Fellini. « Pour Simon, c’était vraiment ce qui lui restait de cette période, ce côté impulsif, c’était son anecdote clé. C’est pour cette raison qu’elle vient à la fin : parce que lui aussi devait dire quelque chose de cette époque ! Et nous ne voulions ni ne pouvions conclure », raconte Claire Dumas. Simon devient Geneviève, la politique s’efface au profit du théâtre et de l’élan qui pousse un beau jour quelqu’un à suivre son rêve… Judith Davis le dirait autrement : « NO CYNISME ». C’est leur devise. Il semble que ce soit une tonalité de saison.

Laure Dautzenberg

Réalisation +
Conception collectif L’Avantage du doute : Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas, Nadir Legrand
Avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas

Ce spectacle a été présenté avec succès une première fois au Théâtre de la Bastille en mars 2009.

Production déléguée Le Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque
Coproduction La Comédie de Béthune – Centre dramatique national du Nord-Pas-de-Calais
Avec le soutien de La Ferme du Buisson – Scène nationale de Marne-la-Vallée
Réalisation Théâtre de la Bastille
Administration Véronique Alter