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Théâtre de la Bastille

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Parlement


21 > 30 JANV
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Un monologue jubilatoire, porté par la prodigieuse Emmanuelle Lafon

Dans le cadre de la programmation de Parlement, l’Encyclopédie de la parole présentera le lundi 25 janvier à 20 h :
Plis pièce sonore de Pierre-Yves Macé
Résidus conférence de Nicolas Fourgeaud et Pierre-Yves Macé
La chorale de l’Encyclopédie dirigée par Emmanuelle Lafon
Entrée libre Réservation au 01 43 57 42 14

Joris Lacoste, co-directeur des Laboratoires d'Aubervilliers, a de nombreux chantiers en cours. Parmi eux, L'Encyclopédie de la parole, projet collectif lancé en 2007, et destinée à inventorier, répertorier les formes orales. Parlement, solo composé en puisant dans le corpus, en est une émanation. Il en résulte un monologue jubilatoire, porté par la prodigieuse Emmanuelle Lafon qui enchaîne la confidence murmurée, le message téléphonique d’une conseillère bancaire, un cours de gymnastique, un slogan féministe… Les codes des différents régimes de parole apparaissent dans toute leur nudité et ce qu'on perçoit alors est avant tout une musique, à la fois familière et étrange, comique et effrayante, car déplacée, extraite de sa gangue habituelle.
Laure Dautzenberg.

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Parlement [intégral]

Joris Lacoste / Parlement

En scène, un dispositif réduit à minima : une femme, un micro, un pupitre. Emmanuelle Lafon, interprète virtuose de ce Parlement qui semble obéir et à la formule de Rimbaud (« Je est un autre ») et à la doxa des années 70 (« je suis parlé »), se met à parler ou plutôt à « rendre » les paroles des autres : pub et discours politique, babillement d’un bébé et professeur égrenant sa dictée, phrase syndicale et poésie contemporaine, série télé et sermon américain appelant à la destruction du rock’n’roll, confidence et JT. Tout son travail consiste à reproduire une diction et non à « servir » un texte.
Grâce à ce principe, Joris Lacoste et ses partenaires, adeptes des jeux formels, déplacent les discours et l’écoute, et ouvrent des perspectives parfois vertigineuses.
Le spectacle paraît aborder en terre de mutants tout en nous maintenant solidement amarrés au corps de l’interprète, elle-même innervée par les paroles qui la traversent. A l’image du Petit bidon du poète Christophe Tarkos qu’il aime beaucoup et qui est repris ici, Emmanuelle Lafon devient ainsi un corps « tout simple dans lequel il se passe beaucoup de choses ».
Et Parlement nous emporte ainsi dans son flux, un flux dans lequel la parole est à la fois aplatie et démultipliée, jusqu’à une fin où revient scandé comme un refrain « Ce que nous défendons ». Incantation qui tourne à vide mais se répète à l’infini comme, peut-être la seule chose qu’il reste à dire et à entendre.

Mode d’emploi avec le concepteur, qui préfère fournir la règle du jeu plutôt qu’une interprétation, laissant le champ libre au spectateur… : « Nous produisons des formes, ils produisent du sens ».


Pourquoi ce titre, Parlement ?
J’ai surtout adopté la définition du Littré que j’aime beaucoup : « le sens propre et primitif aujourd’hui inusité est l’action de parler.»

Parlement se compose de trois parties…
Joris Lacoste :
La première est très simple, c’est un montage, un bout à bout purement formel qui essaie d’éviter les rapprochements de sens, ce qui est très difficile car naturellement, spontanément, on a tous une écoute sémantique qui ne se laisse pas facilement court-circuiter. Il fallait cependant trouver les fondus enchaînés, afin de produire un morphing (procédé d’animation qui consiste à transformer de la façon la plus naturelle et la plus fluide possible un visage en un autre) chez l’actrice qui induise un morphing chez le spectateur. Car ce qui m’intéressait le plus ici c’est que celui qui regarde est successivement mis en position d’étudiant, de spectateur de télévision… On est soi-même morphé, on se transforme en la regardant.
Dans la seconde, on entre dans une forme de récital, on feuillette de manière explicite une partition. Les extraits sont exposés les uns derrière les autres, ils sont beaucoup moins reconnaissables, ils relèvent plus de l’infra-verbal, du charabia, ils sont marmonnés. On y trouve John Cage, un bébé de un an, un chaman argentin, du patois provincial… L’identification de la situation est impossible, la position d’écoute est plus affichée.
Dans la troisième, on revient à des extraits plus identifiables mais plus composés, et qui sont construits autour de « cuts-up », qui vont s’accélérant jusqu’au final. On réutilise des extraits déjà entendus : le spectateur les a encore en mémoire et cela permet de convoquer très vite les situations qui y sont associées. Ici, un discours tente de se construire progressivement, on ne recherche plus le fondu formel (l’hétérogénéité des sources n’est pas aplanie) mais les rapprochements de sens. C’est là où le projet s’émancipe de L’Encyclopédie de la parole. Les extraits sont vraiment agencés, découpés, composés. Cette partie donne son sens à l’ensemble : on commence par exposer des extraits sonores mais cela n’a de sens que si on compose autant qu’on expose.


Vous dîtes à cet égard que c’est cette troisième partie qui déplace la proposition du terrain de la performance à celui du théâtre. Pourquoi ?
Parce que c’est la partie où, justement, la logique formelle est subordonnée au rapprochement sémantique. Le travail musical devient un travail poétique. Il y a une dramaturgie, même s’il n’y a pas une histoire. J’ai suivi un principe de spirale à deux niveaux, du point de vue de la taille des extraits, de plus en plus courts, et de la composition de sens, qui se précise. Des histoires autonomes composent au fur et à mesure un tissu plus cohérent. Je cherche comment on peut naviguer, travailler et produire du sens à partir d’éléments très hétérogènes.


Vous revendiquez le terme « théâtre » ? Pourquoi ?
La question est vraiment celle du jeu, de l’acteur, traversé ici par des dizaines de personnages et par un discours qui se construit peu à peu. C’est très classique au fond ! Et c’est parce que c’est du théâtre qu’on peut justifier de mettre une pub pour Quick à côté de Gilles Deleuze, qu’on peut mettre tous ces éléments sur le même plan. Nous nous étions fixés pour principe de respecter tous les extraits, de les traiter à égalité, sans jugement, sans ironie, sans commentaire, et nous n’y avons pas dérogé. Emmanuelle Lafon dit souvent qu’elle devient folle. Elle est en effet traversée par des mondes qu’elle prend tous avec le même sérieux, la même humilité héroïque. Il y a quelque chose de beau et d’efficace dans le fait de prendre une chose banale, contingente, une conversation pas très intéressante et de passer quinze jours à essayer de la reproduire avec une précision maniaque. Car la reproduction minutieuse anoblit, donne une densité. On arrive alors à une sorte de perfection intrinsèque de chaque extrait. Ainsi, autre exemple, Michel Sardou défend la peine de mort juste après un texte de Tarkos sur le « petit bidon ». Or on l’a travaillé avec la même intensité, la même précision, le même dévouement, et on peut se dire que Sardou est, comme dans un film, ou dans une pièce, un très bon méchant. La question n’est pas « tout se vaut » car bien sûr tout ne se vaut pas, mais le théâtre permet le dialogue de tous ces personnages et la question devient : comment construire un point de vue, un plan pour justement ne pas comparer, ne pas tout mettre sur le même plan, un plan, peut-être, où la question de la valeur n’aurait plus de sens. Mais c’est peut-être au fond un postulat tragique !

Laure Dautzenberg



Encadré : l’Encyclopédie de la parole

Parlement est une des multiples émanations de L’Encyclopédie de la parole, vaste projet lancée en 2007 par Joris Lacoste et quelques partenaires (Jérôme Mauche, Nicolas Rollet, Pierre-Yves Macé,…) visant à recueillir et répertorier les formes orales, des plus élaborées aux plus quotidiennes, en fonction de critères très formels : comment rapprocher la parole du poète Tarkos et celle du comédien Michel Simon, le débit de Patti Smith et celui d’un commentateur du tiercé… Les éléments sont ainsi classés selon différentes entrées comme « la cadence, le tempo », « le timbre », ou des catégories plus étonnantes comme « la responsabilité » (qui regroupe les paroles qui dissocient l’auteur et l’énonciateur, tels que le porte-parole, l’acteur, mais aussi le mari qui parle à la place de sa femme) ou « la sympathie » (qui étudie les formes où, par « sympathie », la parole de l’un déteint ou inspire un autre : les parents et les enfants, un acteur interprétant les paroles de quelqu’un qui a vraiment existé…).
Ce corpus, qui ne cesse de grandir, a donné naissance à de nombreuses formes : installations sonores, conférences illustrées, articles, pièces radiophoniques…
En écho à Parlement, le Théâtre de la Bastille invitera donc un soir L’Encyclopédie de la parole pour une présentation-déclinaisons d’autres « petites formes ».

Réalisation +
Une proposition de Joris Lacoste
Collaboration Frédéric Danos et Grégory Castéra
Interprétation Emmanuelle Lafon
Dispositif sonore Kerwin Rolland et Bérenger Recoules

Production Echelle 1 : 1.
Coproduction Fondation Cartier et Parc de la Villette dans le cadre des Résidences d’Artistes
Remerciements au TNT de Bordeaux pour son accueil.
Réalisation Théâtre de la Bastille
Administration/diffusion Marc Pérennès