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Théâtre de la Bastille

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Pas tous les Marocains sont des voleurs


07 > 26 JANV
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Vivre la rue comme territoire de chasse, l'argent du passant comme proie de la souplesse des doigts et de l'instinct.

Arne Sierens se présente comme un chroniqueur de notre temps. Après Moeder et Kind et Bernadetje avec Alain Platel (deux spectacles découverts au Théâtre de la Bastille), il choisit l'arrière-salle d'un club sportif, qui est utilisée par une bande de voleurs comme Q.G. pour leurs pratiques : piquer des portefeuilles et des sacs à main.
Arne Sierens dit : "Je les ai vus dans le métro parisien, à bord d'un autobus romain, sur la place d'Avignon. L'attitude distante, faussement passive, la circonspection, la vitesse à laquelle ils sortent le portefeuille de la poche de la victime. Leurs mains sont celles d'un pianiste virtuose. Ma fascination dépassait de loin l'envie de me mettre à crier : "Attention !".
La grâce associée à l'instinct animal de la chasse. Répréhensible mais beau à voir. C'est tout l'homme.
Et ce n'est pas rien. Ne sous-estimez pas la discipline nécessaire. La nécessité de comprendre le comportement humain dans la rue, au milieu de la foule. Travailler en duo exige de se mettre d'accord, de débattre sans fin des tactiques à adopter, de s'entrainer à fond. L'instinct du vol aiguisé par l'efficacité rationnelle. Cela ne vient pas tout seul. C'est un véritable métier. Dans le documentaire "Délits Flagrants" de Raymond Depardon, on en voit deux qui comparaissent devant le juge d'instruction. Menottes aux poings.nLà, on apprend que le récidivisme est absolu. Personne ne les arrête.nIls ne reconnaissent pas les lois qui protègent la propriété.
D'ailleurs, ces lois ne font rien pour eux, non plus.
Un avocat m'apprit que le code pénal place la propriété au-dessus de la vie humaine, que dans le fond, le vol est plus sévèrement puni que le meurtre.
Avec Zouzou Ben Chikha, Johan Dehollander, Didier de Neck, Aciha Lamarti, Ini Massez, An Miller, Dahlia Pessemiers et Mourade Zeguendi. Musique Dominique Pauwels. Décor Guido Vrolix. Costumes Pynoo. Lumière Harry Cole. Production Hetpaleis & Das Theater, en coproduction avec Nieuwpoorttheater/Gand, Rotterdam 2001 & Rotterdamse Schouwburg et Kunsten Festival des Arts/Bruxelles. Réalisation Théâtre de la Bastille.
Ce spectacle donnera lieu à un Atelier d'Ecriture Critique (voir vie à la Bastille)
Date de l'atelier : lundi14 janvier de 18h à 20h.

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Valparaiso de Don Lillo

Représenter une pièce qui contient jalousement ses secrets. Sonder l'Amérique d'aujourd'hui à travers la dense pensée d'un écrivain qui résiste, dans ses romans, à toute claire analyse. Thierry de Peretti l'ose. On le suit. On a le sentiment de comprendre. C'est puissant, vif, bref. Totalement maîtrisé.


On ne mentira pas. Ce spectacle divise. Violemment. Et on a lu ici ou là des observateurs de référence qui estiment que Peretti est dans la trahison d'une œuvre qui serait absolument exceptionnelle. On ne soutiendra pas le contraire pour le plaisir. Mais, on ne peut s'interdire d'en rester à nos impressions immédiates : Thierry de Peretti éclaire d'une lumière violente, rasante, de néons fatigants, une pièce obscure, difficilement saisissable et, en une intuition magnifique dont on soupçonne qu'il ne se l'est pas même formulée, il extirpe de ce texte, rétif et étrange, ce qui le fixe pour jamais dans la littérature américaine.
« Valparaiso », de Don DeLillo, est au paysage dramatique d'Amérique du Nord (des Etats-Unis plus exactement, mais...) d'aujourd'hui ce qu'a été « Mort d'un commis-voyageur », d'Arthur Miller, il y a cinquante-trois ans. C'est même, si l'on y songe, exactement le même personnage, à un demi-siècle de distance. Ici, c'est la mort impossible, c'est la folie et la confusion et la famille se réduit à une femme amoureuse, à cheval sur son vélo d'appartement, enceinte, et de qui ?mais l'homme est le même.
Le monde a été pris de folie. Michaël Majeski (Thierry de Montalembert) est un égaré. C'est l'homme du passage, du basculement impossible du XXe au XXIe siècle. Et c'est exactement ce que Thierry de Peretti a compris du texte et qu'il met en lumière, jette sur un plateau avec sons, micros, images, vidéo, effets sonores et lumineux, travail particulier de la présence des comédiens et de leur voix, de leur jeu, de leur sensibilité. Bref, il traduit pour la scène, avec les moyens du jour et ceux du bord. Il est de son temps. Il a compris et nous aide à comprendre.
La pièce est dure. C'est le récit, littéralement, d'une débandade. DeLillo ricane. C'est un sarcastique. Pas de compassion pour les personnages. Une cruauté terrible, atténuée, ici, par l'interprétation forte, elliptique, sensible des comédiens réunis. C'est remarquable. C'est drôle, féroce. Terriblement désespérant. Prosaïque. Et très métaphysique. Les deux, oui, c'est possible. Parce que c'est l'écriture rouée, tendue, terriblement incisive d'un très grand écrivain plongé dans le monde d'aujourd'hui, de fascination à détestation.
On dira qu'on exagère. Qu'on attige. Il y a ceux qui prendront mal la référence à Miller. N'empêche. Plus on y pense, plus cela paraît évident. Si « Mort d'un commis-voyageur » a tant marqué l'Amérique – si Dustin Hoffman jouait encore la pièce à Broadway dans les années 1980, c'est que le personnage était la métaphore d'un impossible accomplissement, d'un rapport au monde empêché, d'un monde où le social et le regard de l'autre dissolvaient totalement l'individu.
Ça raconte quoi, « Valparaiso » ? Exactement la même chose. La même culture a produit les deux textes. Un demi-siècle les séparent. « Valparaiso » possède un supplément : la question du clonage, inscrite dans le titre même comme DeLillo y cloue l'impossibilité de parler, de dire, d'écrire. Ce avec quoi il se bat depuis trente-cinq ans et plus (il a soixante-sept ans, à peu près). Kafka sur la terre (un hall d'aéroport, un plateau de télévision agressive, une maison), comme au ciel (les toilettes d'un avion où l'on en finirait bien comme Roberto Succo, la tête dans un sac en plastique). Bref, ça va mal. Le théâtre nous le dit. Peretti et ses acteurs l'imposent, saisissants. Il faudrait citer les vingt-cinq personnes qui ont mis la main à cette explosive et spectaculaire préparation. Chacun pèse. Tous sont au meilleur d'eux-mêmes, les régisseurs comme les acteurs. Tout le monde.

Armelle Heliot.