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Théâtre de la Bastille

Édito : LA PAROLE

À la fin des Euménides, troisième et dernière pièce de L’Orestie, Eschyle fait dire à Athéna qui vient d’instituer un tribunal en lieu et place de l’ancienne obligation de vengeance : « … et je bénis la Persuasion, dont les regards guidaient mes lèvres et ma langue en face de leurs farouches refus (celui des Érinyes). Le dieu de la parole, Zeus, l’a emporté… »

La parole publique constitue-t-elle un engagement, devant qui et pourquoi ? Comment exiger de la parole qu’elle ne soit pas livrée aux vents contraires de l’opinion dont les réseaux contemporains méprisent trop souvent l’argument et défont toute vérité possible. Ainsi la parole qui ne surveille pas ses raisons risque de confondre son pouvoir légitime de protestation avec cet autre pouvoir qui ne lui appartient pas en propre, celui de condamner. Le conflit, les rapports de force et d’intérêt structurent nos sociétés et rêver une situation dénuée de tout désaccord revient à laisser advenir un monde totalitaire. Mais chacun est renvoyé à sa responsabilité de vérification lorsqu’il s’avance sur l’espace public, faute de quoi la parole dégradée n’offre plus aucune résolution, fut-elle provisoire.

Myriam Revault D’Allonnes dans un livre récent, La Faiblesse du vrai, sous-titré Ce que la post-vérité fait à notre monde commun, écrit : « Le véritable danger – propre au domaine politique – est donc la transformation des vérités de fait en opinions, ce qui permet de se débarrasser de leur évidence factuelle et de les rejeter ».

Le théâtre, en son cœur, est un art de la parole. Il est un fait de langage. À ce titre, il n’est pas indifférent de se rappeler qu’il naît en ce Ve siècle de la Grèce antique, au moment où s’invente la démocratie, laquelle ne peut se passer de parole vraie ou vérifiable, dont le maniement exige la prudence, et le jugement l’écoute de ce qui constitue le désaccord. Le théâtre est un récit, une fiction qui tente d’énoncer une vérité possible, de dire du vrai sur du réel : en somme parler, ce qui constitue les multiples visages de la réalité humaine.

Le théâtre suppose donc, comme un préalable ou un postulat, que nous accordions ensemble un crédit suffisant au pouvoir de la parole comme source de dévoilement. Car si notre espèce n’est bien sûr pas la seule à communiquer, elle est en revanche la seule à se spécifier comme « être de langage » donnant accès au symbolique. C’est pourquoi, la dégradation sous forme de « post-vérités » de ce qui est au cœur de notre commune humanité crée des dangers multiples.

Ils sont une atteinte au politique : qui croire ?  au symbolique : que dire ?  à l’artistique : que raconter ? Or, l’expérience humaine ne peut s’extraire du récit qui la constitue. Dégrader la parole dégrade l’Homme et l’accès de chacun à sa propre humanité.

Dès lors, dans cet environnement lourd où la parole ne se respecte plus elle-même, que penser du théâtre, de son rôle, de sa nécessité peut-être ? Myriam Revault D’Allonnes : « Qu’en est-il de la puissance de la fiction ? À quelles conditions est-elle un savoir-faire ? Qu’est-ce qui distingue une fiction impuissante qui n’est que le substitut du réel d’une refiguration imaginative dont la force heuristique nous permet d’habiter le monde ? ».

Cette question nous convoque. Accompagnant notre « praxis » au cours de l’élaboration de chaque saison, il nous faut bien tenter de distinguer le « substitut » de la « refiguration » et espérer de chaque œuvre, non une réponse fermée, sûre d’elle-même, mais une hypothèse pensée, une proposition qui, sans ignorer les contradictions du réel, enroule la parole sur ses dangers pour en dénouer les fils. Car la parole de fiction, celle qui découvre, dévoile et dénude, construit au cours d’un inlassable ressac, le monde commun. Autrement dit : défaire la belle séduction, celle qui rend aimable, de son mensonge possible pour accéder à la puissance de l’imaginaire révélatrice de notre présence au monde. En ce sens l’artiste énonce une parole politique lorsqu’il fait du langage – contre le démagogue – non l’instrument d’une prise de pouvoir, mais l’hypothèse d’un monde commun indéfiniment reconstitué. Cette responsabilité convoque chacun de nous. Chacun est-il prêt à se défaire du futile (ce qui se consomme s’épuise ; ce qui s’épuise ne peut « faire monde ») sans sombrer dans un fâcheux esprit de sérieux ?

C’est pourquoi, j’ai tant insisté au cours des années sur le rôle du spectateur et sur la place que chaque spectacle lui réserve. Le spectateur coréalise le spectacle dans la mesure où il interprète ce qu’il regarde : ce qui s’appelle voir. C’est alors qu’il se défait de ses habits de consommateur que trop souvent notre société lui assigne. Pour que la parole, notre parole trouve sa dignité, cette attitude d’accueil et d’interprétation est plus que jamais nécessaire ; c’est un préalable démocratique.

Jean-Marie Hordé, février 2019