théâtre

de la bastille

Théâtre de la Bastille

Édito : Le théâtre comme l’amour


Le président polonais Jaruzelski demande à Tadeusz Kantor :
- Mais ça sert à quoi votre théâtre ?
- Á rien, Monsieur le Président. Comme l'amour.

Depuis des années, je prends ma part pour actualiser les raisons au nom desquelles il est utile et légitime que les puissances publiques financent au mieux les théâtres qui ambitionnent de ne pas réduire leur activité au seul commerce. Mais le président polonais pose une question légitime : du seul point de vue du pouvoir, de son exercice et de sa conservation, fut-il démocratique, le théâtre est au mieux un divertissement parmi d'autres souvent plus efficace. Sauf à considérer l'amour, comme lui rétorque avec un humour perspicace le grand Kantor.

De quoi l'amour est-il le nom, qu'appelle-t-on amour, comment aimer mieux ? Après tout, nous employons le même mot pour dire notre attachement à une paire de bottes et à un ami cher ! De l'amour, par respect pour Kantor, tentons de préciser le sens : c'est une relation qui fait l'expérience de la différence, là où le pouvoir, lui, est toujours tenté par son écrasement. Alors, oui, le théâtre n'est pas extérieur à cette expérience puisque le face-à-face qu'il propose définit l'offrande réciproque qu'acteurs et spectateurs échangent autour d'une écriture.

Différences et dissensus coexistent, les interprétations (scène et salle) se croisent, se chevauchent, se contredisent, s'enrichissent, s'étonnent les unes les autres : la relation bouge, elle atteint chacun en des endroits différents, ça bouscule et ça s'apaise même si parfois c'est l'ennui qui gagne.

Alors, il se peut que, comme l'amour, le théâtre ne serve à rien d'autre qu'à s'essayer à aimer et à creuser ce devenir incertain de l'humanité, jusqu'à l'ignoble, le sublime d'en bas écrit Flaubert évoquant une situation où il a vu l'expansion des furies de la nature, ce qui est toujours une belle chose à voir. Pensons à la tragédie. Il y a à cela des conséquences qui peuvent ne pas plaire au pouvoir, toute cette indocilité, toute cette critique en alerte, fière de ses dissidences, mais il faut savoir ce que l'on veut : de la soumission ou de la liberté, de cette liberté non formelle, cette liberté en acte, celle qui ne laisse à personne le soin de m'identifier. En ce sens, le pouvoir a besoin du théâtre : nous l'aidons à notre mesure à libérer les esprits qui pourront par là le légitimer... un moment. Mais il y a une condition qui croise cette dialectique singulière de l’inutilité et de l’usage : le théâtre (requis par ce qui suit) peut être dit inutile sauf à en avoir un usage qui enrichit la relation critique qui unit ou désunit les uns et les autres (l’amour au sens large), et empêche le pouvoir de décider de nos identités. Notre actualité menaçante (terrorisme) renforce ce trait : l’indépendance consiste à ne pas être identifiée par le pouvoir. Or, il se peut que bien des choix qui se croient libres soient induits par le pouvoir. Être ce que le pouvoir veut que je sois, y consentir par une obéissance satisfaite, c'est permettre les effets les plus nocifs de massification : pour les pouvoirs, une idéale occasion d'abus.
Jean-Marie Hordé