SCHITZ

24 MARS > 16 AVRIL
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Avec Brenda Bertin, Bruno Vanden Broecke, Jean-Baptiste Szezot, Mieke Verdin

théâtre

Un bulldozer de rire et d'horreur, ce "Schitz" signé, en 1975, par l'Israélien Hanoch Levin (1943-1999) et créé dans la mise en scène de David Strosberg, un familier de cette écriture.  Voilà un quatuor de comédiens comme nos voisins du Nord peuvent en offrir. D'une étonnante liberté physique, énergétique, ils se plantent devant nous, ils nous jaugent, ils existent de pied en cap, et nous voici déjà remués. Ils chantent, à voix nue, comme des pros, ils bougent, ils dansent, et ils causent, bien sûr, entre quatre chaises, trois bouteilles d'eau, une guitare... des cacahuètes et des petites saucisses ! Les quatre formidables acteurs incarnent un noyau familial mû par deux moteurs, l'argent et la chair, sur un canevas farcesque simple. Les parents désespèrent de marier leur fille, énorme, qui comble son manque affectif en ingurgitant seize tartines, autant de steaks, de maquereaux, de frites, et qui casse ses noix en solitaire. C'est atroce et énorme, mais fourbi dans une forme de cabaret absurde, sarcastique, avec chansons grotesques hilarantes et, parfois, faussement tendres. Sans l'ombre d'un jeu psychologique, en toute sobriété et rigueur, entre le concret et l'abstraction, les comédiens font face au public, sur un espace de jeu rouge et blanc planté au milieu de la scène nue et noire.

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Entretien avec David Strosberg

Entretien réalisé par Stéphanie Chaillou


Comment est né ce projet de mise en scène de SCHITZ ?

Pour ma première mise en scène en 2000, j’ai monté L'Enfant rêve de Hanokh Levin au Théâtre Varia. J’avais découvert ce texte et cet auteur en assistant à une lecture à Paris. Ensuite, j’ai poursuivi ma lecture de l’œuvre de Levin et, au fil de la parution des traductions, j’ai découvert SCHITZ, ce devait être en 2002 ou 2003. Mon désir de monter ce texte a été immédiat, très évident, je l’ai proposé au KVS et l’aventure a commencé.

SCHITZ appartient à la catégorie des « pièces politiques » de Levin, alors que L’Enfant rêve faisait partie des « pièces mythologiques ». Chez Levin, l’écriture est très différente selon les pièces, même si l’on reconnaît que l’on a affaire à un seul et même auteur. Et je trouve cela extrêmement riche. Cela ouvre des perspectives de travail riches et multiples.

SCHITZ est une pièce centrée sur la maison, l’intérieur, c’est une pièce familiale. Elle a bien sûr une vraie dimension politique, mais au premier abord, le contexte est bien celui-ci : une famille, chez elle, qui vit, qui parle. Alors que dans L’Enfant rêve, l’univers est plus baroque, il y a un plus grand nombre de personnages, on y évoque des rêves, un messie, l’exil.


Outrancier, excessif, irrévérencieux, burlesque, cruel, tragique, tels sont les adjectifs auxquels on pense en lisant SCHITZ. Comment mettre en scène un tel texte ? Quels ont été vos choix ?

La question de la caricature est tellement appuyée dans l’écriture de cette pièce que mon enjeu a été précisément de ne pas l’amplifier, de rester le plus possible sincère, sobre.
Ayant déjà assisté à des mises en scène de SCHITZ qui jouaient au contraire sur un jeu et des costumes caricaturaux, j’ai pu mesurer combien ces choix éloignaient les personnages de nous, combien on pouvait rater alors la dimension proprement humaine de ces personnages et ce qui les relie à nous. Selon moi, les thèmes évoqués par ce texte ne sont pas caricaturaux, et ma mise en scène vise à rendre perceptible la part de fragilité, de sincérité que contiennent aussi ces personnages. Je souhaite que tout le monde puisse se reconnaître en eux.

L’un de mes premiers choix de mise en scène a été de rendre obèse toute la famille. Dans le texte, seule la fille qui cherche à se marier est grosse. J’ai souhaité que tous le soient. Cela a été une décision assez instinctive. J’ai ensuite choisi de recourir à des techniques assez chères mais efficaces (au niveau des costumes) pour que l’illusion soit parfaite : les comédiens ne sont pas déguisés en gros, ils ont vraiment l’air d’être gros. Ce fut notre plus gros poste en termes d’investissement scénographique. La scénographie pour le reste est très simple, elle se compose de quatre chaises et d’une guitare. Et quand ils entrent en scène, ces trois comédiens gros - le père, la mère et la fille - le public rit, mais d’un rire gêné. Comme s’il riait non pas d’une farce jouée (là le rire pourrait être franc), mais de quelque chose de plus réel, d’une obésité réelle, non factice.

Notre travail sur le plateau a vraiment été guidé par un souci de sobriété, de sincérité : ne pas crier, ne pas surjouer, éviter les artifices. Pour les passages chantés par exemple, nous avons choisi de les faire a cappella et accompagnés par une guitare, quelque chose de très simple, d’immédiat. La musique a été composée par deux des comédiens.


Dans cette pièce, les personnages ont des rapports extrêmement directs, cruels, violents, il est question d’argent, de nourriture, les corps sont évoqués crûment dans leurs besoin, on pourrait dire qu’on est à ras du sexe et de la saucisse, qu’en dites-vous ? Qu’est-ce qui vous a intéressé là-dedans ?

La seule valeur qui traverse la pièce est celle de la rentabilité. Le père, Schitz, dit à un moment dans la pièce qu’il faudrait pouvoir capitaliser le sommeil et le repos. Tout est chiffré, le souci du gain a complètement remplacé les sentiments. Schitz, toujours, évoque à un moment la somme de ce qu’il a ingurgité depuis qu’il se nourrit et il se demande où sont passé tous ces aliments, qui équivalent selon lui à six cents bœufs. Il y a une obsession de l’argent et de la chair. Selon moi, cette obsession masque un certain désespoir existentiel, elle masque des désirs, des envies fragiles d’être aimé. Je trouve que cette pièce de 1975 est un miroir très juste de la société dans laquelle nous vivons. Et c’est cette idée là aussi que je souhaite défendre dans ma mise en scène : ce qui se passe dans cette pièce est très choquant, mais très réel aussi. Il ne s’agit pas d’une fiction, ni d’une farce, ni de quelque chose de strictement extérieur à nous. Cette famille est le miroir d’une société prise dans une spirale mortifère de haine et de pouvoir, les individus y sont dépourvus de toute conscience morale. Cette société, c’est la nôtre.

Dans cette pièce, écrite par un Israélien, la guerre rôde. Je pense qu’un auteur d’une toute autre nationalité aurait également pu écrire cela, rendre compte de cette réalité-là : il y a des conflits et ces conflits permettent à certaines personnes de s’enrichir. Toutes les guerres sont économiques. Certaines personnes n’ont aucun scrupule à s’enrichir grâce à la guerre. En Belgique, il y a une société d’armement qui s’appelle FN, cette usine alimente de nombreux conflits dans le monde. C’est ainsi. Cela ne les dérange pas.


Et la famille, que dit selon vous, ce texte de la famille, de la filiation ?

Dans cette pièce, les personnages cherchent le bonheur, mais ce dernier est absent. La mère rêve de fuir avec un professeur américain. La fille, elle, rêve de se marier et de tuer ses parents. Le père, quant à lui, retrouve le chemin de ses sentiments envers sa femme quand il est près de s’étouffer avec une saucisse.

Hanokh Levin désacralise totalement l’idée de la famille. Le père, la mère, la fille, sont chacun tellement égocentriques que cela ne permet pas l’existence de ce qu’on pourrait appeler un microcosme familial. L’idée selon laquelle, en famille, on serait là les uns pour les autres est totalement mise à mal. La famille n’existe pas, seul le besoin d’argent ou la satisfaction de besoins autres existe. La dimension de la famille comme celle de l’amour sont déconstruites, détruites. Rien n’échappe, rien n’est sauvé. Et cela fait rire. Le constat est très noir, mais il produit un effet comique. Kurt Tucholsky disait : « L’humour, c’est quand on rit quand même ». C’est l’effet que produit ce texte.


Comment qualifieriez-vous l’écriture de Hanokh Levin ?

Hanokh Levin est pour moi un virtuose de l’écriture. Je qualifie son écriture d’écriture mathématique. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il est extrêmement précis : musicalement, au niveau du souffle, des respirations, du rythme. Par exemple, on ne peut absolument pas confondre, dans la pièce, les passages chantés avec les passages dits. Tout est très calculé, très précis. Pour les acteurs, c’est jouissif, il a une musicalité qui facilite la direction d’acteur.

On est, avec Levin, dans un théâtre de l’immédiateté, dans lequel les personnages, les acteurs se répondent tout de suite, ce qui n’est pas le cas chez Tchekhov ou chez Ibsen par exemple. Chez Levin, il n’y a pas de silences rythmiques, pas de silences d’intention car tout ce qui est pensé est dit. Tout se passe comme si les pensées parlaient. Il ne s’agit donc pas du tout d’une pièce à tiroir, à secrets, ni d’une pièce psychologique. Dans SCHITZ, on est dans le bestial, les mots frappent, sont très coriaces. Et il ne s’agit pas pour autant d’un oratorio, ce théâtre est un théâtre physique, une pièce pour des corps, sur des corps, avec des corps. Les acteurs ont une vraie et belle liberté énergétique, physique.

Si je devais faire des comparaisons je dirais que, pour la musicalité, Hanokh Levin se rapproche de Thomas Bernhard et que, pour ce qui concerne les personnages, il serait plutôt du côté de Werner Schwab.

Réalisation +

Mise en scène David Strosberg Musique Bruno Vanden Broecke et Jean-Baptiste Szezot Dramaturgie Hildegard De Vuyst Scénographie Michiel Van Cauwelaert Costumes Lies Van Assche

Production KVS Bruxelles La création de SCHITZ en français est réalisée avec le soutien du Théâtre de la Bastille Avec les remerciements à la Communauté flammande, à la commission communautaire flammande, à la Région de Bruxelles – Capitale et à la Ville de Bruxelles  Shitz in Théâtre choisi III, Pièces mortelles. Éditions Théâtrales, éditeur et agent de l’auteur Texte français de Laurence Sendrowicz

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