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Théâtre de la Bastille

Le bruit court que nous ne sommes plus en direct


07 > 29 JANV

Avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas et Nadir Legrand

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Pour leur troisième création, le collectif L'Avantage du doute s'empare à nouveau d'une question politique et s'interroge cette fois sur notre rapport aux images et aux médias. Les interrogations sont multiples accélération du temps de linformation, omniprésence des campagnes de communication… Beaucoup dentre nous, sidérés, impuissants, inquiets, perdent leurs réflexes citoyens, incapables de faire face à autant de fronts. Face à ce constat, L'Avantage du doute a décidé d'essayer de "faire différemment" et de créer une chaîne de télévision : Éthique-TV. Indépendante et engagée, la chaîne sefforce depuis sa création de faire un journal tous les soirs, retransmis en direct sur internet. Rendez-vous en janvier, dans les locaux de la chaîne, provisoirement installée au Théâtre de la Bastille, pour assister en public et en direct au journal d'Éthique-TV !

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Entretien avec le Collectif l'Avantage du doute

Vous êtes un collectif de cinq artistes, acteurs et auteurs, comment vous êtes-vous rencontrés ?

Nadir Legrand et Judith Davis : Nous nous sommes rencontrés en 2003 dans un stage proposé par tg STAN, réalisé au Théâtre Garonne à Toulouse. Puis deux ans plus tard, lors d'une carte blanche donnée au Théâtre de la Bastille, Frank Vercruyssen a créé un spectacle : L'Avantage du doute. C'était pour lui l'occasion de réunir neuf artistes et de mener un projet avec eux. Ce spectacle a été une première occasion de travailler ensemble. Frank avait donné comme seule consigne de venir avec ce que nous avions vraiment envie de dire. Petit à petit, nous avons réalisé que cette consigne impliquait à la fois de savoir ce qu’en tant qu’acteur nous avions envie de jouer, mais aussi, et peut-être surtout, ce qu’en tant que personne nous pensions important de dire publiquement.
Après ce spectacle, tous les cinq, avec nos âges et nos parcours différents, nous avons décidé de nous emparer de cette approche du théâtre tout en inventant notre façon de faire : une écriture collective et un engagement personnel dans ce que l’on décide de dire. Restait l’envie de préciser la démarche et d’affiner notre recherche en se mettant d’accord sur le thème qui serait celui de notre première pièce.

 

Vous écrivez et jouez ensemble. En quoi cette façon de créer collectivement est-elle une nécessité politique pour vous ?

N.L. et J.D. : C'est un projet qui nous engage à la fois dans la compagnie, mais aussi dans notre vie. Nous participons tous à toutes les étapes de la création. Il n'y en a pas un qui ne sait pas comment s'organise la tournée, comment s'écrit un dossier de subvention, comment être un référent pour la technique, etc. De plus, nous sommes lents à écrire nos spectacles parce que personne ne tranche. Nous nous attaquons à des thèmes qui peuvent donner la sensation d’être très généraux (Mai 68, le travail…), mais notre approche part toujours de positionnements personnels. Car ce qui nous intéresse c’est de chercher l’endroit où l’intime croise le politique. Mais avant d’écrire, ou de confronter nos écritures, il faut enquêter, se former, interroger les gens, accumuler nos recherches. Aujourd’hui nous sommes aux deux tiers de notre création, et cela fait deux ans que nous travaillons.

N.L. : J’étais arrivé à un moment dans mon parcours où j'avais envie de repartir de zéro, de tout réinventer, de participer à la création d’une nouvelle famille qui ne soit ni consensuelle, ni hiérarchisée. Faire exister une démocratie au cœur d’un collectif le plus longtemps possible n’est pas une expérience qui va de soi. Aujourd’hui si cette utopie tient toujours, c’est parce que nous avons organisé nos discussions dans des cadres, des contraintes, des durées. Maintenir une liberté de parole jusqu’au dernier jour au sein d’une communauté est une expérience fondamentale par les temps qui courent. Même si ce n’est pas toujours vrai, nous aimons dire que nous sommes un collectif de gens qui ne sont pas d’accord. Le consensus est trop souvent un principe de précaution, une forme de paresse. Plus que jamais, le dissensus est un choix politique.

J.D. : J’ai toujours voulu travailler dans un cadre où le partage total de la responsabilité et de la décision était possible. Co-créer le collectif L’Avantage du doute répond ainsi pour moi, depuis le début, à une nécessité politique aussi bien qu’à une envie de théâtre. De plus, s’engager, pour moi, commence par comprendre un peu mieux le monde dans lequel nous vivons, prendre le temps de se former y compris en confrontant vraiment ce que l’on pense à ce que pense l’autre. La mise en mouvement de la pensée, le déplacement de ce que l’on croit, l’épreuve du désaccord sont notre quotidien, tant dans le travail d’écriture que dans le travail de plateau. On touche là pour moi au cœur de ce que « mettre en commun » veut dire, et en ce sens il s’agit déjà d’un geste politique. Assumer le désaccord, c’est aussi affirmer que construire un « nous » n’est possible qu’en n’oubliant jamais les « je » qui le fabriquent.

 

Pour cette troisième création du collectif, vous vous attaquez au sujet des images, de ses pouvoirs et paradoxes. Quel a été votre chemin pour arriver à ce thème ?

N.L. et J.D. : Au départ nous voulions faire un spectacle sur les médias. Continuer, comme un prolongement de La légende de Bornéo, d’interroger les formes de standardisation, d’uniformisation de notre culture, mais sous l’angle du flux médiatique. Chaînes d’info en continu, voix-off incessantes, écrans multiples dans nos poches et sur nos tables de nuit, comme autant d’alarmes prêtes à nous sonner « en temps réel », presse rachetée par les grands groupes de la finance : l’information en 2015 est une course après un futur de plus en plus rapide, et de plus en plus apocalyptique, à laquelle nous sommes voués à arriver toujours en retard. Car comment penser quelque chose de ce qui ne s’arrête jamais ? À l’image du thème, une sorte d’étouffement, d’« apnée du regard », comme dirait la philosophe Marie-José Mondzain, nous a saisis suffisamment fort pour que nous élargissions le thème et questionnions davantage « notre rapport aux images » que le seul fonctionnement des médias. À la fois objets d’amour, de fascinations, de haine, de scandales, de rêves, d’interdits… les images nous habitent depuis les froides parois des grottes de Lascaux. Et, même manipulées, elles demeurent la trace de notre regard sur le monde. Alors si nous pouvions « mettre sur pause » ensemble l’espace d’une heure ou deux, si nous pouvions faire l’expérience avec le public, que le changement n’est pas dans l’image mais entre les images, et dans notre conscience individuelle et collective de l’art du montage, du cadrage, et de la discussion de leur mise en scène, alors peut-être deviendrait-il intéressant d’en faire un spectacle.


Allez-vous, comme dans vos créations précédentes, mener des enquêtes ? et peut-on parler d'une approche sociologique dans votre travail ?

N.L. et J.D. : Pour nos spectacles, nous pouvons dire que nous menons des sortes d’enquêtes : nous interrogeons des gens, nous faisons des interviews. Comme nous sommes très différents, écrire un questionnaire commun assure une colonne vertébrale au projet. C’est ce que nous partageons totalement. À l’issue de cette longue enquête où nous accumulons interviews mais aussi extraits de documentaires, de films, d’articles de journaux etc., nous avons ce que nous appelons notre « pot commun ». Cette méthode est très empirique et nos critères de recherche sont assez intuitifs. De plus, nous ne perdons jamais de vue qu’il faudra in fine « faire du théâtre ». En ce sens, on ne peut pas du tout dire que nous travaillons comme des sociologues. Ceci dit, Mélanie avait interrogé un sociologue du travail pour La Légende de Bornéo, et il lui avait dit que notre questionnaire se rapprochait de leurs outils dans notre manière détournée de poser les questions. Comme nous cherchions le rapport singulier de chacun à son travail, comme nous cherchions une parole potentiellement génératrice de récit ou d’expérience à transmettre, nous demandions d’abord de « décrire le champ de vision » que telle personne avait à son travail, ou « le geste qu’il faisait le plus souvent », etc., et ce bien avant de demander frontalement « ce qu’était leur métier ». Plus concrètement, une fois que nous avons réuni notre matière commune, chacun écrit sa partie du spectacle.

N.L. : Le philosophe Bernard Stiegler, dans une de ses conférences, met l’accent sur le fait que depuis toujours, tout nouveau média est à la fois un progrès et une régression. Platon mettait en garde les Athéniens contre l'invention de l’écriture, car avec l’apparition de l’écrit, le risque était que plus personne n’allait apprendre par cœur. Le philosophe grec nommait le langage écrit, ce nouveau média, un « pharmakon », ce qui signifie en grec à la fois « un remède » et « un poison ». De la même manière, je pense qu’il faut prendre le temps de considérer les images que nos yeux croisent quotidiennement comme des « pharmakon ». Sont-elles des remèdes ou des poisons pour nos esprits ? Et au-delà de ça, je me demande où est la déontologie des médias et des agences de communication. Quel est leur but ? Qui les dirige ? Et ce depuis l’invention du télégraphe aux Etats-Unis en 1840. Un média peut-il être utile et irréprochable ? Voici ma question.

J.D. : Mon rêve pour le spectacle serait aujourd’hui de réussir à « mettre sur pause » le flux médiatique d’images et de sons qui nous assaillent à longueur de journée. Retrouver la parole et le pouvoir sur la mise en scène, le montage, le cadrage… des images qu’on nous donne à voir comme étant « LE réel ». Pour se faire, j’adopte une attitude volontairement naïve, très « au pied de la lettre », à la manière du documentariste Claudio Pazienza qui nous inspire beaucoup, afin de ré-interroger très concrètement ce qu’est un cadre, comment un corps humain s’inscrit dans ce cadre, comment qualifier le débit de parole de la personne qui parle dans ce cadre, la musique ajoutée, la voix-off… Découvrir ainsi de façon burlesque le hors-champ : le questionner, le partager avec le public, et dénoncer ainsi, par le rire et en complicité avec les spectateurs, que derrière les images il y a des sujets qui choisissent les images, qui les fabriquent, et qui, par le fait de rester cachés, manipulent. Et si on ne peut pas changer les images, peut-être pouvons-nous changer notre façon de les regarder.


Par-delà vos différentes enquêtes, y aura-t-il un récit commun ? Allez-vous interpréter des personnages ?

N.L. et J.D. : Oui, nous avons envie de raconter une histoire et, en ce moment, chacun écrit sa version de l’histoire que nous souhaitons être celle de la pièce ; les comédiens de L’Avantage du doute ont créé une chaîne de télévision au nom volontairement désuet, Ethique-TV. Mais comment une chaîne « au contenu éthique » peut-elle survivre financièrement ? Quelles concessions doit-elle ou non faire pour plaire ? Et en conséquence : quels débats, quelles unions, quelles scissions au sein de la chaîne ?

 

Retrouvera-t-on, comme dans vos spectacles précédents, une forme de complicité avec le public ?

N.L. et J.D. : Le fait de s’inscrire dans une fiction ne sacrifiera pas notre rapport au public, que nous souhaitons toujours très direct. D’ailleurs, parallèlement à Ethique-TV, chacun développe une partie plus intime, plus singulière, où les images sont l’occasion de voyages plus poétiques et plus bizarres, comme autant de contrepoints à la dimension critique et prosaïque d’Ethique-TV. Ainsi nous avons toujours envie que le public puisse s’identifier, en plus des personnages, à des personnes, dont il imagine qu’elles s'expriment en leur propre nom.
Au sens large, que nous partageons, l'envie d’appartenir à un collectif. Notre groupe est celui de la prise de pouvoir d’acteurs-auteurs qui vivent le processus de création de leurs pièces comme un exercice concrètement démocratique. Le texte final est indissociable de ce que nous sommes/ pensons/questionnons ; nous faisons corps avec la pièce. À l’image de notre processus, s’invente alors sur le plateau un théâtre qui déplace nécessairement la position du spectateur ; un théâtre où ceux qui écoutent sont pris à témoin, interpellés globalement comme partenaire principal.
Une forme et une dramaturgie communes.
Chaque membre du collectif fait une proposition, écrit “sa partie”, selon une nécessité personnelle à l’endroit de la question soulevée. Chaque proposition est une pierre nécessaire à l’édifice du spectacle. Comme à son habitude, L’Avantage du doute est donc cette association de comédiens qui cultivent l’ambiguïté entre personne et personnage au cours du spectacle, et peuvent en ce sens, entre des scènes de fiction, s’adresser de manière très directe au public, presque comme une conversation. Conversation, pourrait-on dire, qui aurait commencé avec notre premier spectacle, Tout ce qui nous reste de la révolution, c’est Simon. Nous souhaitons conserver ce “goût”, ce “style”, fait de moments très personnels et d’engagements singuliers, tout en les inscrivant dans une forme commune, une dramaturgie, une histoire. C’est pour l’heure l’histoire racontée par Sydney Lumet, dans Network qui nous offre un canevas d’écriture. L’histoire : 1976, une chaîne de télévision. Le groupe d’actionnaires veut augmenter ses profits et le département de l’information fait peu d’audimat. Autrefois soumise aux seules règles du journalisme, l’info doit devenir rentable. Ainsi, un jeune patron congédie, après des années de loyaux services, le vieux journaliste phare du 20 heures. À bout de force, le journaliste congédié annonce qu’il se suicidera à l’antenne lors de son dernier journal. Mais, ce faisant, comme on dit aujourd’hui, « il fait le buzz », et l’audimat remonte considérablement. Sincère, il exprime sa colère, et exhorte les gens à éteindre leur télé, mais tant qu’il fait de l’audience, il est instrumentalisé et maintenu à l’antenne. Ce lien intrinsèque entre télévision et récupération est un des motifs que nous souhaitons mettre en scène. Dans le film, c’est Faye Dunaway, jeune cadre sexy et dynamique du département fiction, qui en est la personnification : elle « récupère » tout et l’audimat est sa seule religion. Elle fait de la colère d’un homme un slogan publicitaire, et de l’engagement politique d’un groupe de révolutionnaires un show quotidien, sorte de télé-réalité politico-sensationnaliste avant l’heure. Faye Dunaway, emblème du nouveau monde qui s’annonce, rencontre l’ami du journaliste congédié, sorte d’emblème au sein de la chaîne, d’un vieux monde qui tend à disparaître. Tout les oppose, mais ils vivent une histoire d’amour. Ce motif nous touche particulièrement, car il permet de déployer au sein des scènes, des enjeux à la fois intimes et politiques. À travers la restructuration que connaît la chaîne (licenciements, nouveaux objectifs, nouveau management…) et les histoires personnelles (d’amitié et d’amour) au sein desquelles différents systèmes de valeurs s’affrontent, plusieurs motifs de Network vont ainsi constituer le sol de notre dramaturgie.
On imagine, toujours en complicité avec le public, que les comédiens de L’Avantage du doute sont journalistes et créent une chaîne de télé qu’ils veulent indépendante, éthique, d’où son nom volontairement désuet : «
 Ethique TV ». Comment une chaîne « éthique » peut-elle survivre ? Quelles concessions doit-elle ou non faire pour susciter l’intérêt du public ? Et si une jeune journaliste sexy et dynamique, nièce du mécène principal de la chaîne, était envoyée pour restructurer Ethique TV ? Quels débats, quelles unions, quelles scissions ? Quelles seraient les conséquences de l’histoire d’amour de cette jeune journaliste avec le doyen d’Ethique TV ?… Ethique TV est un cadre que nous utilisons en improvisation : chaque acteur/journaliste doit se battre pour le sujet qu’il souhaite voir à l’antenne, son obsession d’auteur qu’il souhaite amener sur le plateau de théâtre.

Réalisation +

Un spectacle de et avec Simon Bakhouche, Mélanie Bestel, Judith Davis, Claire Dumas et Nadir Legrand Lumière et Régie générale Wilfried Gourdin Collaborations techniques (Vidéo) Kristelle Paré et Thomas Rathier Costumes et accessoires Elisabeth Cerqueira et Elsa Dray-Farges Collaboration artistique Maxence Tual

Production L’Avantage du doute Coproduction Le Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, Le Théâtre de Nîmes – Scène conventionnée pour la danse, La Coupe d’Or – Rochefort, Le Lieu Unique – Scène nationale de Nantes, Brétigny – Scène conventionnée, Théâtre de la Bastille Avec l’aide à la production dramatique de la DRAC Île-de-France Avec le soutien de CIRCA – La Chartreuse – Villeneuve-lez-Avignon, La Ferme du Buisson – Scène nationale de Marne-la-Vallée, Théâtre de la Bastille, Le Moulin du Roc – Scène nationale de Niort pour leur accueil en résidence (production en cours) Production / diffusion Marie Ben Bachir, Claire Nollez.

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