La Princesse de Clèves

Avec Marcel Bozonnet

théâtre

Nous avons la chance, depuis seize ans sur scène, à travers le monde, d’apercevoir furtivement un étrange animal. On hésite un court instant entre « le crustacé et le moustique », puis la lumière tranche et dévoile Marcel Bozonnet arborant malicieusement un étonnant costume Henri II.

Ponctuant avec parcimonie sa parole d’une élégante gestuelle, l’acteur-metteur en scène fait revivre « sa chère langue du XVIIe » dans les propos galants d’une assemblée de « bels gens ». Tout un chacun fait silence, lorsqu’« il parut alors à la cour une beauté qui attira les yeux de tout le monde ». Se glissant avec affection dans la peau de chaque protagoniste, Marcel Bozonnet ranime en conteur de grand talent une époque où la courtoisie la plus raffinée côtoyait la guerre et la chasse. Intemporel, universel et pourtant si français, ce tout premier roman d’amour, en moins d’une heure et demie, déroule sur scène les affres de la passion.

C.P.

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Entretien avec Marcel Bozonnet

ENTRETIEN

avec Marcel Bozonnet

Réalisé par Christophe Pineau le 13/03/13.


Vous semblez avoir un rapport particulier à ce que vous nommez votre chère langue du XVIIe siècle. Cela a-t-il imposé le choix de ce texte en particulier ?

Tout a commencé sur des airs d'Antoine Boësset, compositeur d'airs de cour particulièrement appréciés. Il était le musicien attitré de Louis XIII. Lorsque le roi, fatigué d'assiéger une ville, se retirait pour prendre quelques instants de repos, on l'entourait pour lui jouer des airs apaisants. Un récitant faisait de courtes et rares interventions pour relancer l'attention de l'auditoire. Alain Zaepffel, adaptateur, chanteur et musicien, me proposa de dire cinq extraits de La Princesse de Clèves sur quelques airs choisis de Boësset et de les enregistrer avec l'ensemble Gradiva. Voilà pour l'origine musicale du projet.

En ce qui concerne la langue, il est difficile d'être comédien français et de ne pas aimer celle du XVIIe. Enfant, on apprend très tôt les fables de Jean de La Fontaine et le répertoire de cette époque est souvent monté. J'ai joué Molière : Le Médecin malgré lui et Le Médecin volant sous la direction de Dario Fo ; Corneille : Le Cid sous la direction de Jean-Marie Villégier ; Racine : Bérénice sous la direction de Klaus Michael Grüber. On m'a proposé d'enregistrer, chez Frémeaux Associés, L'Histoire amoureuse des Gaules de Roger de Bussy-Rabutin.

Un très beau souvenir : des morceaux choisis d'une mystique du XVIIe, Marie de l'incarnation. Elle fonda l'ordre des Ursulines en mission d'évangélisation, auprès des indiens du Canada. Ses écrits se composent de sept cents lettres adressées à son fils où elle fait part de ses réflexions sur l'évangélisation inextricablement liée à la colonisation.

Mais si cette histoire est née dans la musique et dans la belle langue du XVIIe, elle doit aussi beaucoup à la danse.

Caroline Marcadé, qui a réalisé la chorégraphie du spectacle, a travaillé avec Carolyn Carlson et le Groupe de recherche de l'Opéra de Paris.

 

Comment avez-vous travaillé l'adaptation de ce texte pour la scène ?

Avec Alain Zaepffel, nous nous sommes répartis cinq extraits choisis pour le récital. Ces passages, moments charnières de l'histoire, nous les avons associés à d'autres extraits pour permettre aux spectateurs d'effectuer une traversée fidèle de l'ensemble de l'œuvre. C'est en fait un montage chronologique du texte de Madame de La Fayette où nos enjambons sans hésiter de longs passages ou des histoires secondaires.

Je dois avouer que je n'ai plus relu le roman depuis la création. Pour moi, La Princesse de Clèves, c'est à présent la mienne.
 


Dans le roman, l'auteur sort de l'histoire intime pour écrire de grandes digressions où l'on perçoit sa fascination pour « la grande histoire ». Certaines critiques les ont jugées inutiles et d'autres pleinement justifiées. Comment avez-vous abordé ces « digressions » ?

En ouverture, nous donnons assez fidèlement à entendre les vingt-cinq premières pages. Puis arrive un moment assez long de description de la vie à la cour où ne figurent que de bels gens. Une de ces fameuses digressions auxquelles vous faites référence. À ce moment, sur scène, je sens une inquiétude traverser la salle. Cette crainte est levée à l'arrivée de l'héroïne à la cour : « Il parut alors à la cour une beauté qui attira les yeux de tout le monde ». C'est l'émergence du summum de la beauté dans le beau.

L'ensemble du roman sera donc condensé en 1 h 15. Seuls les grands points clefs ont été retenus, un peu comme une adaptation des Misérables par l'École des Lettres.



L'histoire littéraire aborde de mille façons la question amoureuse. Quelle en est l'approche particulière dans cette œuvre ?

Ce qui m'a immédiatement intéressé, c'est le fait que M. de Clèves n'est pas dupe et sait pertinemment que sa femme ne l'aime pas. Elle ne comprend tout simplement pas ce qu'est l'amour. Il faudra la rencontre avec M. de Nemours pour qu'elle ressente l'étendue et la puissance de ce sentiment. On dirait de nos jours qu'elle a un coup de foudre.
L'histoire de cette femme sera donc à la fois l'apparition du coup de foudre et la décision du renoncement. C'est cette question que pose cette intrigue et non pas celle du désir. Actuellement, nous renonçons aussi à nos désirs car l'autre nous fait peur. Elle, restera fidèle à son mari, car elle ne veut pas et ne peut pas céder au désir.

L'autre aspect poignant, c'est que M. de Clèves meurt de chagrin et qu'elle le suivra de peu en se mourant lentement de langueur.

 

La manière dont Madame de La Fayette aborde le sujet amoureux est transgénérationnelle. Comment avez-vous travaillé la langue pour faire entendre sur scène l'intemporalité et l'universalité du sujet ?

En fait, nous sommes immédiatement de plain-pied avec la Princesse car nous parlons toujours la même langue, à l'exception du mot amant et de l'imparfait du subjonctif. Nous sommes donc traversés par cette langue car c'est la nôtre, une prose cadencée qui nous parle. La question est : c'est beau mais pourquoi si beau ?

Cela vient du fait que l'on entende le nombre de syllabes. Chaque phrase est écrite avec cette conscience. Ainsi, quand l'on dit : « La blancheur de son teint / et ses cheveux blonds / lui donnait un éclat / que l'on a jamais vu / qu'à elle », il est donc primordial, pour donner à entendre toute la beauté de ce texte, d'en dévoiler l'architecture profonde.

 

On peut être tenté de faire un lien entre La Princesse de Clèves et Les Liaisons dangereuses. Cette filiation vous paraît-elle pertinente ?

Cela paraît évident, mais je ne me suis jamais sérieusement confronté à l'étude de cette filiation. J'ai eu grand tort, mais je n'ai jamais relu Les Liaisons dangereuses. Je vais le faire.

 

Vous jouez ce texte depuis 1995. Quels furent les moments notables de cette traversée de dix-huit années ?

Quand j'ai joué La Princesse de Clèves en plein air à Dole, au Théâtre de l'Athénée où je viens de reprendre le spectacle. Quand je suis parti en tournée internationale avec le spectacle surtitré, en Russie, au Venezuela, au Maroc, en Guadeloupe, à Madagascar, en Nouvelle Calédonie.

Mais le souvenir le plus marquant est d'avoir été invité à jouer La Princesse de Clèves au Théâtre National Algérien à la fin de la période noire. C'était le signe que la sécurité était de retour. Le public a été intéressé par l'aspect « conte » de ce travail. Du fait que j'incarne plusieurs personnages, que quelques gestes ponctuent l'évolution de l'histoire, j'étais entré de plain-pied dans la catégorie des conteurs.

J'ai vu le monde avec La Princesse de Clèves. C'est une tournée qui ne s'est jamais arrêtée et tout est resté très fidèle à la mise en scène d'origine car les lumières sont les secondes du déroulé et le spectacle prend sa respiration dans ces montées et descentes des effets lumineux.

 

Comment s'est fait le choix de jouer en costume d'époque ?

Pendant longtemps je pensais le jouer en costume contemporain car j'avais besoin d'avoir les gestes libres. Puis, nous avons pensé que le costume Henri II, contrairement au théâtre anglais, n'est jamais présent sur scène dans le théâtre français. Aussi, cela ménage son effet et les spectateurs sont éblouis. J'apparais comme un animal étrange entre le crustacé et le moustique. Et puis, mes jambes sont longues et belles. J'ai été promu mollet d'or en 1989 par mes camarades lors d'un tournage. Le film se déroulait pendant la période de la Révolution française.

 

En 2009, vous avez participé à une lecture marathon de La Princesse de Clèves, sur la place du Panthéon. Quels souvenirs particuliers gardez-vous de ce moment ?

J'ai ouvert la lecture et je suis reparti travailler. Les étudiants, les artistes, les professeurs se sont relayés pour poursuivre. Quand je suis revenu, ils lisaient toujours. Cela dura cinq heures ! De 14 h à 19 h ! Ce qui était beau, c'était l'attroupement devant le Panthéon, de citoyens indignés aux amoureux du roman.

 

Lors du dernier quinquennat, l'ouvrage est revenu sur le devant de la scène médiatique. Comment avez-vous réagi à la polémique ?

À l'époque, je n'ai pas été tenté de répondre à ces propos d'estrade. Tous ces discours contre la culture ne sont que les marques du populisme.

Réalisation +

Mise en scène et interprétation Marcel Bozonnet. D'après le roman de Madame de La Fayette. Adaptation Alain Zaepffel. Lumière Joël Hourbeigt. Chorégraphie Caroline Marcadé. Costumes Patrice Cauchetier. Maquillage Suzanne Pisteur.

Le spectacle a été créé en 1995 au Théâtre des Arts – Scène nationale de Cergy-Pontoise. Coproduction Théâtre des Arts – Scène nationale de Cergy-Pontoise, Studio Productions. Production déléguée Maison de la Culture d’Amiens – Centre de production et de création. Réalisation Théâtre de la Bastille.

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