Avec Élios Noël et David Geselson

théâtre

Toute sa vie, il poursuit le rêve d’un État d’Israël idéal. Toute sa vie, il aime une femme avec laquelle il ne vivra pas. Parti de Lituanie pour la Palestine en 1934, Yehouda Ben Porat s’engage dans la Seconde Guerre mondiale au sein de la Brigade juive de l’armée anglaise, puis participe à la guerre d’indépendance de l’État d’Israël. Il déserte aux États-Unis, puis revient fonder l’Institut de recherche sur l’Histoire d’Israël en 1971. Ce trajet, intime et politique, explore et démultiplie la question du lieu : d’où je viens ? quelle est ma terre ? où va-t-on ? David Geselson, son petit-fils, s’est emparé de ces questions identitaires pour raconter l’histoire de ce ≪ héros ≫. Brouillant les frontières entre le réel documenté et le mythe familial, David se réinvente et ressuscite le fantôme de Yehouda. S’engage alors un dialogue conflictuel et passionné avec son héritage. e.k.

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    Entretien avec David Geselson

    Propos recueillis par Elsa Kedadouche

    Vous avez un parcours d'acteur et c'est votre première mise en scène. Qu'est-ce qui vous a conduit à la mise en scène ?

    Mon principal moteur a été l’écriture. Le désir d’écrire pour le plateau, de penser l'espace, de produire des images... Tout cela m'a mené à un projet de mise en scène. Et ce qui a finalement concrétisé mon désir, c'est que j'avais un besoin impérieux de dire quelque chose. J'avais une histoire à écrire, à raconter.


    Alors justement, qu'aviez-vous envie de raconter ?

    Dans un premier temps, j’ai eu envie de raconter des histoires qui n'étaient pas les miennes, d'adapter des textes. J’ai voulu monter des nouvelles d’Haruki Murakami et je suis parti à Tokyo pour y travailler. Mais à mon retour, j'ai appris que je n’aurai pas les droits pour l’adaptation. Alors j’ai commencé à écrire mes propres nouvelles, à raconter mes tribulations japonaises. Au fil de ces récits autofictionnels, est apparue la figure de mon grand-père Yehouda. J'ai entrepris alors de raconter son histoire. Et pas seulement son histoire vraie...

    Dans ce projet d'écriture, il a été aussi question de parler d'un héritage difficile à porter par ma génération de trentenaires, au 21è siècle. Cet héritage contient des histoires d'hommes et de femmes ayant traversé deux guerres mondiales et d’énormes bouleversements géopolitiques. Et en matière de politique et de géographie, le parcours de mon grand-père était impossible à ne pas questionner. Je voulais raconter son histoire, celle d'un type qui part de Lituanie à dix-neuf ans pour s'installer en Palestine au début des années 30 et essayer de décrire la vie qu’il a menée là-bas. Cela m’a conduit nécessairement à questionner mon rapport au conflit israélo-palestinien, étant donné que cet homme est mon grand-père, et que je viens de là, de ce déplacement-là.


    Comment considérez-vous cet héritage ?

    Je me sens extrêmement proche de ce que dit Hannah Arendt dans la préface de Crise dans la culture : cet héritage, cette mémoire, ne doit pas être un poids mort qui nous tire vers le passé, mais quelque chose qui nous pousse vers l'avenir, ou en tout cas vers la pensée. Ce projet est comme une tentative de se placer au-dessus de ce point de rencontre, de combat, entre les forces du passé et celles de l’avenir, cette brèche dans le présent, qui peut être stérile et paralysante si on la subit. Il s’agit de sauter au-dessus de ce point de collision, et de prendre la tangente, la diagonale, qui naît de ce nœud et qui part vers l’infini. Partir de ce présent-là, et faire de la célébration de la mémoire un prétexte pour produire de la pensée, plutôt qu’une stérile photographie nostalgique.


    D'où vient l'histoire de votre grand-père ?

    Il y a des histoires de famille, des mythes, que j'entends depuis que je suis enfant. Certaines semblent être des blagues tant elles sont invraisemblables, d’autres m'ont impressionné. J’ai cherché la vérité de ces histoires. J'ai enquêté dans ma famille, auprès des amis de Yehouda, de ses collègues de travail... J’ai lu des ouvrages d’histoire, j'ai beaucoup appris et pas mal voyagé. Puis, j’ai écrit une fiction.


    Ce n’est donc pas une autofiction ?

    L'autofiction ne m'intéresse finalement pas beaucoup. Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est de voler du réel pour créer une fiction. J'ai volé de la réalité, détourné des mythes, pour en écrire d’autres. J’ai écouté la part de fantasme dans ce qu’on me racontait, dans ce que je connaissais - ou que je croyais connaître - et j’y ai ajouté les miens. Ce qu’il reste de vrai dans la fiction importe peu.


    C’est un travail partant de vos histoires mais réunissant une belle équipe artistique. Quel a été le chemin de ces collaborations ?

    J'ai commencé à écrire des nouvelles en 2010. Puis j'ai demandé à l’acteur Élios Noël de jouer mon grand-père. Ensemble, nous avons travaillé ces nouvelles à la table, puis nous avons fait des allers-retours entre la table et le plateau, en testant, jouant, réécrivant beaucoup... Notre difficulté a été de trouver comment mettre en scène les récits. Le pur récit ne fonctionnait pas très bien. L’illustration non plus, évidemment. Nous avons travaillé à écrire de l'action, des situations, qui nous donneraient de la matière à jouer. La dramaturgie du plateau s’est élaborée ensemble. Elios a été celui qui a permis de mettre les mots en chair, de façon déterminante. Dans un premier temps, le projet de mise en scène s’est vraiment construit à deux. Puis Delphine Chapuis-Schmitz et Bénédicte Cerutti, ayant suivi le projet dès le début, ont permis un recul dramaturgique très important. Avec Lisa Navarro, nous avons réfléchi à la question du lieu, de la frontière, de l’héritage... nous avons créé des espaces, très librement, tout en faisant évoluer la structure du texte. Enfin, Jean-Pierre Baro a été le regard indispensable, décisif et validant sur l'ensemble de nos propositions, tant au niveau de l’écriture que de la mise en scène. Le travail s’est fait de façon collective, et chacun est entré dans le projet avec un regard très singulier et une grande force de proposition. Jérémie Scheidler, metteur en scène, Jérémie Papin, travaillant avec Caroline Guiela Nguyen au sein du collectif Les Hommes Approximatifs, et Loïc Le Roux, comédien, tous ont une approche du travail très intime et ont eu une place fondamentale. J’ai demandé à tout le monde de s’emparer de cette matière, de ces histoires. Et tous l’ont fait avec beaucoup de liberté et d’envie. Le travail s’est construit grâce à ces collaborations très fortes.


    Qui serez-vous ou jouerez-vous sur scène ?

    Je serai un acteur et je jouerai un personnage qui s'appelle David, un type de trente ans qui cherche à raconter la vie de son grand-père pour se trouver une identité et se débarrasser du poids écrasant de sa famille. Qui ne cherche pas à être un héros, ni un politologue, ou un chercheur, mais à être tout court. Il se fait l'écho d'une génération sans grandes histoires. C’est un "loser" aux conquêtes malheureuses, un pathétique revendiqué, se débattant dans l'ombre de son héros de grand-père. J'ai gardé mon prénom, ce qui peut poser la question du vrai ou du faux, même s’il n'est pas très intéressant d'y répondre. Je suis à la fois au centre de cette histoire et tout à fait à côté, littéralement à côté de Yehouda. Je suis parfois conteur de son histoire et d’autres fois acteur/personnage dans son histoire. Élios Noël, qui ne sortira jamais de la fiction, jouera Yehouda Ben Porat : un personnage totalement fictionnel, entièrement écrit à partir de la vie du "vrai" Yehouda Ben Porat.


    Dans la construction narrative de votre spectacle, la fiction et la réalité ne cessent de se rencontrer ni de s’interroger. C’est une histoire que l’on nous raconte. La narration reste-t-elle finalement toujours du côté de la fiction ?

    Il y a une rupture dans la narration qui a posé question dans l'écriture. Les épisodes fictionnels s'arrêtent en 1941, pendant la guerre. Il y a un nœud historique après-guerre, avec la création de l’État d’Israël et la Nakba, après quoi il m’était très difficile de continuer à écrire les histoires de Yehouda. J'ai donc construit un débat entre lui et David sur la question du territoire, qui se situe hors du temps, une sorte de dialogue avec les morts. Sur le plateau, on peut avoir l'impression qu'on ne joue plus, qu’il n’y a plus de fiction, alors qu’on est encore tout à fait dedans. Après ce dialogue, une nouvelle histoire peut se raconter et dépasser le débat.
    Ma nécessité, à ce moment-là, est de mettre en scène l'irrésolution absolue de ce lieu-là, où se déroule une tragédie quotidienne. On peut tout juger, à l’aune de sa subjectivité. Mais une fois les fait exposés, qu’est-ce qu’on peut décider ?


    Et sur cette question du conflit, quel est votre point de vue dans la pièce ?

    Il s’agit d’exposer la complexité des faits et de dire l’impossible résolution. Il s’agit également de montrer comment le conflit écrase tout. Comment, intimement, s’en sortir ?
    La pièce part de l'intime pour rejoindre le politique : comment en parler ensemble dans la cité ? C’est en ce sens que la pièce est politique et non pas militante. Elle propose une parole publique complexe, ne résout rien, n’appelle pas à prendre un parti définitif. J’espère exposer la complexité des histoires et la richesse de cette complexité. Si cela peut délivrer une parole différente de ce qu'on entend habituellement sur le conflit, tant mieux. Mais le conflit israélo-palestinien n'est pas le centre du spectacle.


    Peut-on connaître votre position personnelle sur ce conflit ?

    Je suis profondément en désaccord avec le gouvernement israélien actuel dirigé par Benjamin Netanyahou. Globalement, depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1994 et l’échec des accords de paix d’Oslo, la politique israélienne m’a posé des problèmes majeurs. Il doit y avoir un État palestinien libre et souverain immédiatement. Je pense que c’est une nécessité absolue et impérieuse. La politique israélienne actuelle détruit les espoirs et la vie des Palestiniens, chaque jour un peu plus. Cyniquement, et à plus long terme, elle risque aussi de détruire l’avenir des Israéliens dans la mesure où elle rend l’État d’Israël de plus en plus « illégitimable » de tous les points de vue. Ce que fait le gouvernement israélien actuel tient à la fois du meurtre et du suicide moral.


    À qui adressez-vous ce spectacle ?

    Je l'ai écrit pour mon grand-père Yehouda. Et sans doute aussi pour les générations à venir. Il me semble que pour se construire en tant qu'individu, il faut pouvoir prendre la mesure de la complexité du monde. En écrivant, j'ai eu envie de me débarrasser des mythes. Tant les mythes familiaux, que ceux sur le conflit... Je cherche une forme de vérité. Sans savoir ce que je vais trouver. Mais c’est le chemin qui compte.


    Il est aussi question d'amour dans le spectacle...

    L'amour impossible a été le moteur de mon voyage au Japon. Avec ces questions : comment fait-on pour aimer ? où se situe le lieu où l’on aime ?
    Il y a l'impossibilité que j’ai eu de dire à ce grand-père que je l'aimais et qu'il avait été déterminant pour moi. Il y a aussi la grande histoire d'amour impossible que Yehouda vit avec Haiké, mise en parallèle avec l'histoire d'amour terminée que vit David. J'invente aux deux personnages une manière proche de vivre le désir, mais l'un vit un impossible magnifique et l'autre un impossible pathétique. Finalement, c’est un projet sur la quête d’un lieu, au sens le plus large que ce mot peut contenir. Le lieu concret, le lieu où l’on aime, le lieu de l’intime et le lieu des possibles.

    Réalisation +

    Mise en scène et interprétation David Geselson et Elios Noël Texte David Geselson Collaboration à la mise en scène Jean-Pierre Baro Scénographie Lisa Navarro Lumières Jérémie Papin Vidéo Jérémie Scheidler Son Loïc Le Roux

    Production Compagnie Lieux-Dits Coproduction Théâtre de Vanves, Théâtre de la Bastille. Résidence au Théâtre de Vanves Avec l'aide d'Arcadi Île-de-France dans le cadre des Plateaux Solidaires, du Centre national du théâtre et de Porosus Remerciements aux archives du CNC, au Théâtre des Amandiers, La Colline – théâtre national, au Théâtre Paris-Villette, à Lilas en scène, à Confluences et à la Fabrique Mc11

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    Informations pratiques

    À 19 h 30, dimanche à 15 h

    Relâche du 8 au 14 mars et le 17 mars

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