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Théâtre de la Bastille

Bovary


11 AVRIL > 26 MAI
Les 11, 12, 13, 15, 16 et 17 avril et les 3, 4, 11, 12, 13, 14 18, 19, 20, 21, 25 et 26 mai

Avec : Jacques Bonnaffé, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega-Fernandez

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Madame Bovary est un classique portugais tout autant que français. Pour Tiago Rodrigues, il appartient à ces romans fondateurs découverts à l’adolescence. Intéressé depuis toujours par le rapport de la littérature au théâtre, il a eu envie de l’adapter et a choisi pour cela un prisme particulier : celui du procès intenté en 1857 à Flaubert, pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs. C’est ainsi qu’il a écrit Bovary, une pièce étonnante et habile, qui « convoque » l’œuvre sur scène et mêle trois niveaux : celui juridique de la langue des avocats, celui artistique du roman lui-même, abondamment cité, celui intime d’une lettre imaginaire de Flaubert à une maîtresse, composée à partir de la correspondance prolixe de l’écrivain.

En présentant Bovary en France et en français, Tiago Rodrigues rouvre le champ des possibles. « Je vais le mettre en scène avec des acteurs dont le français est la langue maternelle, ce qui me fait réaliser que je suis un petit Portugais qui a pris de nombreuses libertés avec un texte canonique de la littérature française ! »

Grand adepte d’une tradition théâtrale collaborative, il est entouré pour cette création d’une équipe artistique composée de comédiens habitués du Théâtre de la Bastille et eux-mêmes férus d’expériences diverses (Jacques Bonnaffé, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega-Fernandez), la même avec laquelle il va occuper le théâtre pendant deux mois.

L’aventure de OCCUPATION BASTILLE travaille au fond la même question que Bovary : interroger ce que le théâtre fait à la vie. « Je ne fais pas de distinction entre l’art et la vie. Ce que Madame Bovary m’a fait à moi, à treize ans, est aussi important que le fait que j’ai été éduqué par mes grands-parents. C’est aussi réel. », explique ainsi Tiago Rodrigues. Avec l’idée que, comme le proclame la Constitution portugaise écrite après la Révolution des Œillets, « Toute personne a droit à la jouissance et à la création culturelle »
L. D.

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Entretien avec Tiago Rodrigues

De quelle manière, dans le projet Bovary, le procès de Flaubert pour attentat à la morale vous sert-il de point de départ à une adaptation de Madame Bovary ?

Au point de départ du projet Bovary, il y a avant tout Flaubert et l'envie de travailler sur son premier roman. En faisant des recherches sur Madame Bovary et sur l'auteur, je suis tombé par hasard sur une vieille édition portugaise du roman dont la préface était justement le compte rendu des débats du procès Bovary de 1867 pour atteinte aux mœurs publiques. J'ai constaté que les discours des avocats dénonçaient exactement ce que moi, je cherchais dans le roman, et que les mots de l'auteur pouvaient non seulement toujours « contaminer » le lecteur mais n'avaient en rien perdu de leur puissance.
Ce nouveau constat, sur le pouvoir des mots, faisait écho à un spectacle que j'ai créé en 2012 :
Trois doigts sous le genou. Dans ce projet, j'abordais les difficultés rencontrées par les auteurs de théâtre au moment de la dictature fasciste au Portugal. La proposition était construite sur un collage de propos énoncés par les censeurs pour justifier les coupures qu'ils avaient imposées aux mises en scène. Plus récemment, mais toujours dans cette perspective, By Heart explore, entre autre, la capacité des mots à résister au totalitarisme.


Pensez-vous que l'art a la même puissance de liberté et de libération à notre époque qu'à celle de Flaubert ?

Cette interrogation est à la base même de mon travail, car j'ai l'envie profonde de proposer des projets artistiques qui puissent pousser et aider les gens à penser. Aussi, la manière dont nous vivons, nous organisons, est une question que j'adresse aussi bien au public qu'aux personnes collaborant à mes projets. Ce ne sont pas les réponses qui importent, mais la nécessité attentive à poser de bonnes questions. Près de 150 ans après sa parution, Madame Bovary a toujours cette puissance de questionnement.


Comment avez-vous agencé, dans votre écriture de Bovary, les différentes couches de langages : juridique, intime et artistique ?

Le théâtre a cette magie de pouvoir mêler étroitement les discours intimes et publics et cette fabuleuse capacité du théâtre est au cœur même de mon écriture. Pour ce spectacle, il m'était non seulement possible de mêler les propos des avocats à ceux de l'auteur, mais aussi de les intégrer dans la langue même du théâtre. C'est pour parvenir à ce résultat que j'ai beaucoup réécrit les éléments du procès tout en maintenant, bien évidemment, la même rhétorique sur les mêmes idées.
En fait, la question que je me suis posée est la suivante : comment réécrire le procès aujourd'hui ? Ce qu'il était important de noter et de garder en mémoire, c'est que la personne jugée n'est pas Flaubert mais
Emma. Il fallait donc revisiter ce procès en montrant bien que Emma est assise au banc des accusés où elle est tour à tour désirée et manipulée aussi bien par l'avocat de l'accusation que par celui de la défense.


Comment avez-vous dirigé le travail des acteurs autour de ces trois niveaux de langage ?

Le défi pour les comédiens est de créer le langage de la scène. Il y a différents niveaux de langue dans mon écriture, mais sur scène nous ne sommes pas obligés de nous soumettre à leurs protocoles respectifs d'énonciation. Il y a sur le plateau une totale liberté de confondre, de manipuler, de mêler. La magie du théâtre permet de changer de lieu, d'espace, de temps tout en étant intensément présent ici et maintenant.
Pour
Bovary, on joue avec les différentes couches du texte en les mixant afin d'offrir au public la liberté de démêler l'apparente confusion. Il y a par exemple tout un passage sur la façon dont on tombe amoureux. Mais même si nous racontons une histoire, c'est un débat qui est proposé et il y a de la joie dans ce mode d'échange et de pensée.


Quelle définition du « mot juste » donneriez-vous ? Et de quelle manière Bovary participe t-il de cette recherche si importante pour Flaubert ?

Cette idée du « mot juste » est très séduisante mais le théâtre ne peut se construire que sur une marge d'erreur. Nous nous situons d'une certaine façon légèrement en marge de la rigueur et nous exposons plutôt un état de recherche qu'une présence du mot juste. Dans notre proposition, l'écriture romanesque de Flaubert, toujours très précise dans le récit, est très présente. Nous la plaçons en opposition aux discours des avocats qui, eux, sont extrêmement ronflants et baroques.
Flaubert, c'est bien connu, donne à entendre une écriture très clinique, très délicate, comme élaborée à l'aide d'un scalpel, alors que les avocats dépècent brutalement toute cette finesse. Ce qui les amène inévitablement à une interprétation grossière et partiale de
Madame Bovary. On constate une fois de plus à la lecture du roman, que l'auteur n'a pas d'autres lois que celles de l'art et que celles-ci semblent viscéralement opposées à celles qu'imposent la justice. À notre époque, d'ailleurs, resurgit avec virulence un indéracinable malentendu entre la liberté nécessaire à la création et les contraintes qu'énoncent la société. Dans le projet Bovary nous recherchons à faire émerger une matière juste qui pourrait s'exprimer à la frontière fragile située entre la loi et l'art.


De quelle manière, comme vous le déclarez, Bovary est-il « Une recherche artistique inédite dans votre parcours » ?

Ma réécriture est étroitement liée au rapport particulier que j’entretiens avec le passé, avec celui des écrivains, avec tout le processus d'écriture de leurs romans, aux époques qui donnèrent naissance à leurs œuvres. Pour Bovary, c'était la première fois que j'utilisais une œuvre comme source de mon travail et la première fois que je proposais une adaptation. J'ai continué par la suite avec Antoine et Cléopâtre.


Au cours de l'élaboration de ce travail, vous avez fait de nombreuses recherches sur les scandales artistiques. Quels sont ceux que vous retiendriez, et de quelle manière particulière s'y s'affrontent l'art et la loi ?

Baudelaire a été persécuté par le même avocat de l'accusation que Flaubert, mais contre Baudelaire, Maître Pinard a gagné. Le plus remarquable est que dix ans plus tard, l'avocat publiait ironiquement un recueil de poèmes érotiques.
Actuellement, en Europe, on assiste à un retour des censures artistiques et je pense que c'est le bon moment pour redonner à entendre sur scène les éléments du procès
Bovary. 1867 est un moment charnière pour la France. Flaubert n'était pas un provocateur et sa mise en accusation était étonnante pour une France qui, depuis les Lumières, avait plutôt une tradition de liberté d'expression. Cet acharnement des conservateurs contre Flaubert indigna beaucoup les amoureux de l'art et de la littérature de l'époque.


En quoi Bovary constitue t-il une approche du « danger des mots » ?

L'idée est que le spectacle lui-même tombe amoureux d'Emma, le montre et le fasse entendre. Emma nous contamine au cours de la soirée et c'est ce désir impossible à combler, dévorant Emma, qui nous atteint. J'ai lu Madame Bovary à treize ans et j'ai été touché jusque dans mes gestes quotidiens en découvrant cette approche quasi clinique de l'insatisfaction. Cela m'a beaucoup perturbé. C'est là tout le danger de l'art, la menace portée par une pensée qui n'est pas logique. Dans Madame Bovary, il y a comme une transcendance qui n'est pas véritablement explicable, et c'est ce mystère impossible à cerner qui est très fort chez Emma. Il y a une fièvre qui la ronge sans que l'on puisse savoir ce qu'elle est, quelque chose, comme dans l'art, qui échapperait à la normalité. C'est pour cela que cette proposition tente de fouiller le mystère du mystère.
Elle veut être heureuse comme dans les livres, que ses amants soient des héros de romans. Même si elle est futile, naïve, si ses désirs sont des clichés romantiques, elle exprime tout de même un désir profondément humain. Même si ce désir s'exprime parfois avec mauvais goût, c'est tout de même le désir profond d'aimer et d'être vraiment heureuse.



Vous affirmez que l'équipe d'acteurs français offre à votre texte 160 ans d'intimité avec la France. Pourriez-vous être plus explicite ?

J'ai écrit et créé ce spectacle avec des comédiens portugais. Pour rédiger le texte, j'ai fait des recherches sur l'état de la France à l'époque de Flaubert et principalement au moment du procès. Je me suis alors posé la question du rapport entre un public portugais et ce texte.
Pour la version française, je vais travailler avec cinq comédiens français avec lesquels je vais collaborer et débattre. Ces cinq comédiens ont un rapport particulier avec leur pays et par là même, avec les racines profondes de ce texte auxquelles je demeurerai toujours étranger. Eux peuvent faire sonner des nuances que je ne pourrais entendre sans eux dans les mots de Flaubert.
Je regarde, j'écoute le travail des acteurs. Ce texte appartient à tout le monde, mais l'intimité avec les mots est beaucoup plus forte en France. Le rapport même au sujet du roman est très intime chez les comédiens et, d'une certaine façon, ils sont viscéralement plus proches de ce que j'ai écrit que moi-même.



Gustave Flaubert a fait sténographier à ses frais les échanges qui eurent lieu au cours de son procès. Il considérait que ces paroles étaient la preuve de la stupidité régnant à son époque. Cette stupidité, contemporaine de Flaubert, annonce-t-elle la nôtre, ou sont-elles radicalement différentes dans leurs modes d'expression ?

Le geste de Faubert décidant d'enregistrer le procès est très fort. Il a fixé la stupidité du pouvoir et, en le conservant, nous a permis d'en débattre. Bovary n'aurait pu être créé si Flaubert n'avait pas affirmé : « Il faut une mémoire de cette injustice ». C'est la seule condition pour nous rappeler que des pouvoirs ignorants règnent toujours et tentent de nous faire taire. Je donne une base textuelle, une mémoire pour que l'on s'en serve et que cela soit utile. Le premier geste de la création du spectacle est en fait la décision par Flaubert d'engager un sténographe.

Réalisation +

Texte et mise en scène Tiago Rodrigues, d’après le roman Madame Bovary de Gustave Flaubert et le Procès FlaubertTraduction française Thomas Resendes. Lumières Nuno Meira. Scénographie et costumes Ângela Rocha.

 

Spectacle créé le 11 avril 2016 au Théâtre de la Bastille Production déléguée Théâtre de la Bastille En Coproduction avec le Teatro Nacional D. Maria II, EPCC Arts 276, Centre dramatique national de Haute-Normandie, Comédie de Béthune – Centre Dramatique National Nord Pas-de-Calais,  théâtre Garonne – scène européenne Toulouse et avec le soutien de : d’0 Espaço do Tempo ( Montemor-O-Novo, Portugal), de l'Ambassade du Portugal en France / Centre culturel Camoes à Paris et de la Fondation Calouste Gulbenkian Le texte de la pièce est édité aux Editions des solitaires Intempestifs.

 

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