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de la bastille

Théâtre de la Bastille

Édito : BRUSQUER LE MOMENT

BRUSQUER LE MOMENT
Jean-Marie Hordé

Il a fait froid sur le pays ces derniers mois.
Les vents populistes sont glacés et oublieux.
Les visages se perdent, les mots et les images se brouillent.
Cinq ans sont vite passés quand le pire nous frôle.
Il nous faudra nous obstiner pour que douter et croire croisent leur chemin.
Pour que croire en une parole soit encore possible.
Pour que les visages soient ceux de l’hospitalité.
Pour que le théâtre reste l’expérience humaine inattendue, entendue, acceptée, indocile et ouverte.
Nous ne pouvons nous habituer à croiser ce que nous ne voyons pas.
Le théâtre nous permet de voir.
Or, qu’est-ce que voir ?
Voir, c’est disparaître dans ce qu’on regarde.
On peut s’absorber dans un visage. Cela s’appelle l’amour.
Voir, c’est interpréter ce qu’on regarde.
Interpréter, c’est ouvrir le réel sur les potentiels du temps.
Interpréter, c'est créer du sens et, parfois, dégager du temps ses potentiels. (Il y a donc là un usage politique nécessaire de l'interprétation.)
Interpréter élargit la liberté de chacun et rend familières et aimables toutes ces différences qui peuvent être ailleurs objets de haine. Dans les sciences elles-mêmes, la vérité est un moment de l'interprétation obtenue en fonction d'une hypothèse et d'une expérience.

Le théâtre est par excellence ce face-à-face où les interprétations se croisent, peuvent se contredire sans s’annuler. Plus l’œuvre d’art est forte et riche, et plus elle invite et autorise ces richesses interprétatives. C’est pourquoi le reproche si souvent avancé d’élitisme au cœur de la culture est soit stupide, soit argument de manipulation politique. Il se découvre pour ce qu’il est : un slogan dont le populisme s’empare avec une gourmandise trompeuse, lui qui prétend parler au nom du peuple quand il ne parle qu’à la place de ceux qu’il dit représenter. Le populiste ne veut voir le peuple que comme un seul corps ; il extrait donc de la population le « vrai » peuple contre un autre. Le populisme procède toujours d’une exclusion. Or, le peuple du populisme n’est pas le dèmos de la démocratie, celui qui débat de ses désaccords.

La culture ne suffit pas à se protéger du pire, nous le savons. Mais rien de pérenne ne se fera sans que se multiplient les expériences de rencontres que sont les œuvres. Le théâtre est une expérience démocratique en cela d'abord, je crois, que si il aspire à une reconnaissance commune, il ne cède pas sur la réelle fragmentation des regards. L’art est cette force d’éveil qui sait brusquer le moment.

Qu’est devenu « le lait de la tendresse humaine » ? (Shakespeare)

31 Avril 2017