Édito

Quelle histoire ?


Il m’est arrivé, rencontrant des étudiants, de leur dire : je cherche à dessiner à la Bastille une histoire. Voyez-vous, pas un passé (il se fait tout seul !), pas un parcours seulement, pas même une hypothétique mémoire, mais une histoire. C’est très ambitieux, cela va sans dire. C’est juste un espoir et, peut-être, un espoir juste. Ou nécessaire. Qu’est-ce qu’une histoire ? « C’est un agencement d’actions par quoi il n’y a pas simplement eu ceci puis cela, à son tour, mais une configuration qui fait tenir des faits ensemble et permet de les présenter comme un tout. » (Jacques Rancière. L’Inoubliable, Figures de l’histoire)

Venant d’un théâtre qui ne peut maîtriser son répertoire de façon autonome – il y faudrait une troupe et/ou des moyens de production importants –, d’un théâtre qui construit sa vie propre par sa collaboration avec les compagnies – qui proposent – il y a là quelque impudence ! Je veux croire pourtant que ce n’est pas impossible ni seulement une ambition déplacée, comme on le dit d’un mauvais mot ou d’une attitude malséante. Car si une histoire est un agencement d’actions par quoi il n’y a pas seulement ceci puis cela, alors chaque spectacle propose, chaque expérience offerte, devrait donner du mouvement et du sens au-delà d’eux, pour assembler ce que les regards presses ne voient que dispersé. Ce pourrait être le rôle d’un théâtre, ce pourrait même être sa dignité (et non pas une « mission » : surtout pas !) que d’interroger toujours le divers et le singulier en se demandant s’ils peuvent tenir ensemble autrement que par le hasard des programmations. (C’est d’ailleurs pourquoi je n’aime pas ce mot.). Notre liberté s’exerce dans un périmètre étroit : reste l’esprit des lieux et… une histoire peut-être.

Jean-Marie Hordé

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