Édito

SEUL, ENSEMBLE


Si les pouvoirs autoritaires massifient par contrainte, les démocraties occidentales le font avec l’assentiment apparent du plus grand nombre. Nous gardons en mémoire la déclaration cynique de Patrice Lelay, directeur de TF1, avouant que son métier consistait a rendre le téléspectateur disponible au message publicitaire. Les mimétismes consuméristes sont devenus une arme efficace de massification. On a ainsi pu parler d’une industrialisation des consciences. Or, le théâtre tel que nous l’entendons ici est la tentative constante d’une toute autre expérience. A cet égard, si je me suis gardé d’évoquer les publics par respect pour le spectateur, c’est aussi pour lutter contre la satisfaction envahissante du nombre.

Peut-on encore différencier l’évaluation du succès de la seule approche par le nombre qui reste, quoiqu’on fasse, une entité abstraite ?
Y a-t-il une assemblée possible devant un spectacle et comment celui-ci pourrait-il constituer une communauté ? Le théâtre assemble, certes, dans une même salle, un certain nombre de spectateurs. Qu’ont-ils en commun ? D’être là. Mais que partagent-ils ? Y a-t-il un espoir commun entre ceux qui s’apprêtent a vivre l’expérience de l’œuvre a venir ?
Que vient-on voir au théâtre qui ne se réduise pas au spectacle ?

Autrement dit, pour que le théâtre ait la force de traduire en communauté une assemblée aussi hasardeuse que fugitive, un nombre fluctuant de spectateurs, ne faut-il pas imaginer quelque chose qui échappe au spectacle, quelque chose qui se tient au coeur de chaque regard, concentré sur un même objet et néanmoins renvoyé à sa solitude ?
Une communauté ne pourrait alors se dire que de la commune présence de solitudes. Soit le contraire de ce que nous entendons tous les jours sous ce mot de communauté. Ce ne peut être la masse des… ceci ou cela. Le théâtre est théâtre quand il ≪ de-massifie ≫ l’ensemble des spectateurs présents.

Nous déployons beaucoup d’énergie a faire connaître a ceux qui s’y croient indifférents cette expérience. Je conçois cette énergie comme un acte artistique autant que politique. Nous voyons parfois que la possibilité même de l’expérience (l’expérience et sa possibilité), se pose sur la de-liaison d’avec la communauté dite d’appartenance. Il s’agit toujours de trouver une solitude qui vous de-isole. La communauté doit rester imaginaire, sans doute, pour que nous puissions encore parler, au théâtre, d’une assemblée. Et ou, encore, faire cette expérience qui est plus que l’apprentissage d’une tolérance ? Il ne s’agit pas de tolérer, il s’agit de trouver l’étranger et de rénover ce scandale : il est en nous !

C’est ce que porte l’acteur et c’est en cela, peut-être, qu’il nous est si précieux. Il s’agit d’humanité et du récit que l’humanité se fait a elle-même.
Or, ce récit, chaque soir dans des formes différentes (tragiques, comiques,dramatiques, dansées) se déploie au théâtre. Il en est la forme vivante, archaïque et contemporaine, collective et solitaire (c’est pourquoi la question de l’intermittence n’est pas une question technique).
« Car nous n’avons aucune idée de ce que serait une culture où l’on ne saurait plus ce que signifie raconter. » (Paul Ricoeur)

Le succès est le rêve quotidien, banal, nécessaire, de chaque équipe de théâtre. Et ce rêve est notre opium, sauf à le penser. Sauf à le partager avec chacun de nos spectateurs, a lui donner plus qu’un sens : un horizon, comme une ligne de fuite, a l’infini. Comme le sourire fugitif d’une reconnaissance. Ou encore, comme le travail indéfini d’un devenir démocratique.


Jean-Marie Hordé

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