L'homme au crâne rasé

L'Homme au crâne rasé

02 > 17 JUIN

Avec Natali Broods et Peter Van den Eede

théâtre

« dans l'homme au crâne rasé / un homme et une femme sont une fois de plus / face à face / dans l’arène / du cirque / du théâtre. »
Inspiré par l’œuvre éponyme de l’auteur flamand Johan Daisne qui raconte le parcours d’un homme qui « a détraqué ses automatismes naturels en analysant tout à l’infini »,
L’HOMME AU CRÂNE RASÉ met en présence un couple qui se retrouve après une longue absence. Ils évoquent leur rencontre, un voyage raté en Grèce, un frigidaire encastrable, une autopsie, le baroque, leur (im)possible amour. Ils s’agacent, se cherchent, s’éloignent, digressent, à la recherche d’un point d’accord toujours fuyant. Car comme toujours avec la compagnie de KOE (à qui l’on doit notamment MY DINNER WITH ANDRÉ avec les tg STAN et OUTRAGE AU PUBLIC de Peter Handke, présentés au Théâtre de la Bastille), les personnages essaient désespérément d’établir un contact qui se dérobe. La pièce oscille ainsi entre ironie et romantisme, drôlerie et mélancolie.

L.D.

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Article

Entretien avec Peter Van den Eede

L’Homme au crâne rasé

production : de KOE

un spectacle de et avec Natali Broods et Peter Van den Eede

Après Qui a peur de Virginia Woolf ? d’après Edward Albee et Outrage au public, de Peter Handke, la compagnie de KOE revient au Théâtre de la Bastille avec L’Homme au crâne rasé, une pièce inspirée des pensées de l’écrivain flamand Johan Daisne.

 

Laure Dautzenberg : Qu'est-ce qui vous a séduit chez Johan Daisne pour en faire le point de départ de cette pièce ?

Peter Van den Eede : Lorsque j’ai lu L’Homme au crâne rasé à un jeune âge, j’ai été frappé par le réalisme magique qui, à première vue, n’en était pas un. Tout semblait si évident, si réel. Un professeur tombe désespérément amoureux d’une ancienne élève, mais n’ose pas se déclarer. Cette idée de départ donne lieu à une plongée infernale dans la psyché humaine. Le héros succombe à une auto-analyse impitoyable. Un désir inavouable qui ne peut être comblé et doit être réprimé déclenche un déraillement mental. Daisne l’éclectique rassemble la science et la spiritualité, le rêve et la réalité, l’être et le non-être dans un vortex métaphysique où l’un ne se distingue plus de l’autre.

 

Laure Dautzenberg : Comment avez-vous écrit le texte ?

Peter Van den Eede : C’est toujours un processus bizarre. Je n’ai jamais bien compris comment nos pièces se forment. C’est un phénomène très intuitif. Le résultat final n’est jamais ce que j’avais imaginé. Cela commence par une impulsion initiale provoquée par quelque chose qui m’a touché et qui se transforme en idée de départ. Puis suit un parcours virtuel vers une fin possible. Le reste est chaos et dialectique.

 

Laure Dautzenberg : Au fond, comme toujours, n'est-ce pas une pièce sur les rapports entre l'art et la vie, le mensonge et la vérité ?

Peter Van den Eede : C’est un thème récurrent dans notre travail. Vérité et mensonge, qui peut faire la différence ? Dans notre réflexion, il ne s’agit pas de cette distinction mais justement de la manière dont vérité et mensonge se donnent mutuellement un sens. C’est dans la fusion des deux que réside l’origine du langage et de notre pensée. À partir de là, rien n’est plus vérité ou mensonge, mais mensonge vrai. C’est dans ce paradoxe que réside notre humanité. Les fondamentalistes qui ne recherchent que la vérité, ou l’illusion de la littéralité littérale, sapent les fondements de la vie en société. Car la littéralité littérale n’est jamais tout à fait la même pour chaque individu.

 

Laure Dautzenberg : Les personnages s'appellent "p" et "n" comme les initiales de vos prénoms, Pieter et Natali. Est-ce une façon de brouiller les pistes et d'affirmer en même temps l'hyperréalisme dont vous vous réclamez ?

Peter Van den Eede : L’acteur de théâtre et le personnage ont des positions transparentes sur scène. L’acteur interpelle le ici et maintenant, le personnage apporte la note lyrique. C’est dans ce contraste que réside le drame. Alors que le personnage choisit la fuite narrative, nous entraîne et nous transporte, l’acteur révèle son lien prosaïque avec le spectateur. C’est dans l’illusion démasquée que se niche l’authentique, que nous reconnaissons en un éclair notre nudité.

 

Laure Dautzenberg : Comment avez-vous conçu la scénographie ?

Peter Van den Eede : Dans la scénographie aussi, la transparence est importante. Un décor ne doit pas nier que nous sommes au théâtre. Il suffit de quelques éléments pour évoquer un univers qui prendra une autre teneur en fonction du récit. Il ne doit jamais être uniquement ce qu’on voit. Ce n’est pas le décor mais les images qui parlent. Elles doivent évoluer avec le jeu et si possible varier à l’infini.

 

Laure Dautzenberg : Le texte commence ainsi : "dans le temps / quand je partais me promener avec mes parents le dimanche / je m'en souviens très bien / je m'obligeais souvent / à me distancier de moi-même / et à tenir le coup aussi longtemps que possible"… N'est-ce pas une façon de définir l'acteur ?

Peter Van den Eede : Penser, c’est se distancier des choses et de soi-même pour tenter d’avoir une meilleure vue sur la supposée réalité. L’acteur le fait pour se maintenir sur la scène. L’homme le fait pour se maintenir dans la vie. Sans distance, nous n’existons pas.

Mais celle-ci donne une vue d’ensemble dans laquelle nous perdons en partie le détail et nous nous perdons nous-mêmes. Ce sentiment de perte nous fait alors souhaiter une correction, dans laquelle nous renonçons au tout. C’est le paradoxe tragicomique de la pensée humaine.

C’est finalement le sort du personnage de Daisne : « l’homme au crâne rasé » est l’homme qui ne peut pas choisir entre le détail et la vue d’ensemble.

Le héros se souvient comment, enfant, il se regardait lui-même avec la distance de l’analyste pendant qu’il se promenait avec ses parents. Il semblait déjà obsédé par la vue d’ensemble. Il y a d’un côté le phénomène moteur et fonctionnel de la marche, de l’autre l’attention pour la beauté qui défile. Il y a la prise de conscience décentralisatrice d’un petit être en devenir, étonné devant un grand tout, et le bonheur d’être encore protégé par la tendresse de ses parents.

 

Laure Dautzenberg : Vous avez dit dans une interview, « le langage cultive non seulement la mélancolie et la poésie (…) mais aussi l'isolement. Entre passé et futur, nous tâtonnons trop souvent à la recherche de ce moment introuvable du maintenant. »  N'est-ce pas absolument ce qui se joue dans L'Homme au crâne  rasé ?

Peter Van den Eede : Absolument. Prenons une métaphore biblique. Les occupants du paradis terrestre jouissent du bonheur suprême dans un environnement parfait. Mais ils n’en sont pas conscients parce que dans un monde parfait, la dichotomie du bien et du mal n’existe pas. Ce n’est que lorsque le serpent nous tente avec l’idée que nous ne savons pas à quel point nous sommes heureux que le poison se répand, que nous plongeons dans la réalité telle que nous la connaissons. En cet éclair où nous sommes chassés, nous sommes à la fois heureux et déchirés.

L’acteur de théâtre ne veut pas rencontrer son public au paradis ou en dehors, mais aux portes du paradis. C’est là, à ce moment précis qu’ils se reconnaissent dans le feu du combat. C’est là qu’ils se rencontrent, au point douloureux du bonheur perdu.

Réalisation +

Un spectacle de et avec Peter Van den Eede / de KOE et Natali Broods. D'après les pensées de Johan Daisne.

Production Compagnie de KOE. Coproduction de la version française Théâtre de la Bastille, Théâtre Garonne (Toulouse), Théâtre de Nîmes, Le Bois de l’Aune (communauté de communes du Pays d’Aix-en-Provence). de KOE est subventionné par le Gouvernement de la Communauté flamande.