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Les amants de la guerre Le Monde 17 nov 2005


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

TG STAN Metteur en scène

Texte : Les amants de la guerre

C'est l'automne du tgSTAN. La troupe flamande occupe le Théâtre de la Bastille jusqu'au 21 décembre, avec quatre spectacles et des impromptus, ce qui permet — pour une fois — de prendre le temps de découvrir ou de mieux suivre le chemin de belles traverses qu'offre la compagnie.
Visiblement, le pari — car c'en est un — est bien engagé. My Dinner with Andre, servi depuis le 4 novembre (Le Monde du 10 novembre), remplit la salle du bas, où les places s'arrachent. Pendant ce temps, la petite salle du haut sert de base de lancement, depuis le 14, à Anathema.
C'est une proposition particulière dans l'histoire du tgSTAN, qui, pour la première fois, a demandé à un auteur de lui écrire une pièce. Parce qu'elle avait "adoré" Sans un regard, le premier roman de José Luis Peixoto (édité chez Grasset en 2004), Jolente De Keersmaeker (la soeur de la chorégraphe Anne Teresa) a fait le voyage de Lisbonne, et engagé le jeune Portugais (né en 1974) sur le terrain de l'écriture dramatique, qu'il n'avait jamais abordé.
UNE PEUR INSIDIEUSE
Ainsi est né cet Anathema, écrit en partie avec, et surtout pour ses interprètes. C'est un de ces textes qui vous prend, l'air de rien, et vous mène plus loin que vous n'auriez imaginé, pour vous laisser finalement sur le bord de la route. Un dialogue entre un homme et une femme qui tisse l'amour et la peur, l'instant et la perte.
La femme (Jolente De Keersmaeker) s'appelle Juliette, — c'est dire. Elle est assise sur le côté d'un grand écran, où son visage est filmé en gros plan comme une carte du tendre que l'homme, Roméo, évidemment, (Tiago Rodrigues) montre de sa main, nous invitant à épouser l'amour qu'il lui inspire.
Mais, déjà, dans ce qui pourrait être le chant de l'amour, un décalage s'insinue. Roméo, parlant de Juliette : "Le jour pourrait naître à présent par le seul éclat, par l'unique vérité de ses yeux." Juliette parlant pour elle : "Pauvre de moi." Ce premier "décollement" des mots en annonce d'autres qui, par glissements successifs, vont mener le couple au coeur sanglant du sujet.
Bientôt, la femme quitte sa chaise et rejoint l'homme. Sur le devant de la scène, une table ; au sol, un tapis, qui renferme une mitraillette. Sur l'écran, des images de foule, en noir et blanc, mêlées à celles de la fontaine des amants de Bologne.
Juliette et Roméo sont deux, et multiples. Deux comme des amants, multiples comme des hommes et femmes dans une ville en guerre du monde d'aujourd'hui. Cette ville, trouée par le terrorisme, hantée par la haine, détruite par le temps qui se conjugue au passé, ne sera pas nommée. Mais, au fil des mots, elle prend la forme d'une peur insidieuse, qui s'avoue pleinement dans une scène où l'homme raconte le viol et le meurtre d'une vieille femme par des soldats.
Tout est joué à la manière du tgSTAN, qui revendique l'adresse au public, tout en restant sur la ligne de crête d'un énoncé sans pathos ni psychologie. Souvent passionnant, parce que délesté de tout académisme, ce théâtre trouve sa limite dans cet Anathema un peu tangent — peut-être à cause de la proximité entre l'auteur et les interprètes —, mais qui sait se terminer à temps, et donne envie de lire Peixoto.
Brigitte Salino


Source Externe : Le Monde 17 nov 2005


Inséré le : 17/11/2005 00:00