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Les mots de Pinget à la Bastille. Le Monde mercredi 28 Septembre 2005.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Joël JOUANNEAU - Delphine LAMAND Metteur en scène
Robert PINGET auteur

Texte : Les mots de Pinget à la Bastille.

Soit un livre publié aux Editions de Minuit. Sur la couverture, vous lisez : "Robert Pinget, LE LIBERA, roman". Vous ouvrez le livre, vous lisez : "mon dégoût du roman", "mon dégoût de tout développement et du roman en particulier". Que veut donc Pinget ? Il écrit : "Il me semble que l'intérêt de mon travail jusqu'à aujourd'hui a été la recherche d'un ton. Le ton varie d'un de mes livres à l'autre. Tout ce qu'on peut dire ou signifier ne m'intéresse pas. (...) Le langage parlé ou plutôt sa syntaxe non codifiée, qui épouse les moindres inflexions de la sensibilité, me fascine. (...) Seule capte mon intérêt la voix de celui qui parle. (...) Si une intrigue a l'air de se nouer, c'est uniquement au fil du discours, qui ne peut se dérouler dans le vide. Ce discours sera donc fait d'histoires."
L'histoire du Libera est la découverte, à la campagne, dans une forêt, du corps d'un garçon de 6 ans. Ce sont des voix, tout le village s'en mêle. Cantonnier, docteur, institutrice, boulangère, curé, châtelaine, secrétaire de mairie... "Une accumulation de mots à la dérive", dit Pinget. Ils parlent, ils parlent, mais ce "discours" est un seul fleuve de paroles tenues par le récitant, un inconnu.
Aujourd'hui, Joël Jouanneau propose une adaptation de ce texte à la scène. Il abandonne le principe même, l'essence, du récit original de Pinget : dans le courant du fleuve de phrases rapportées par un seul "quelqu'un" , il pratique des coupes qui sont dites, dans un "cabinet de travail", par cinq protagonistes rajoutés au livre, un commissaire divisionnaire (police ? gendarmerie ?), trois inspecteurs, un "domestique". Il n'y a plus un ton de langage parlé qui "impose" le récit, mais cinq tons distincts, cinq voix, cinq protagonistes, cela devient du dialogue habituel de théâtre.
Théâtre en soi attachant, parce que la matière du dialogue est tout de même faite de mots de Pinget et parce que les acteurs sont des natures remarquables, Roland Bertin (le domestique), boule d'énergie flottante, hésitante, abandonnée mais rouée, formidable énigme, et aussi Philippe Faure (le divisionnaire), pas vraiment sûr de lui, jouant les bravaches avec son personnel, et les trois inspecteurs, Michel Bompoil, Daniel Laloux et Bryan Polach, courant d'un tiroir de dossiers à l'autre, (mais le magma uniforme de Pinget brouillait exprès les pistes, alors que dans ce cabinet d'études un certain ordre règne).
Michel Cournot


Source Externe : Le Monde Mercredi 28 Septembre 2005.


Inséré le : 30/09/2005 00:00