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La mémoire qui flanche.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Harold PINTER auteur
Gian Manuel RAU Metteur en scène
Texte : La mémoire qui flanche.Rêver sa vie, ses souvenirs, défier le temps en le réinventant, opposer le flou au déterminé... A leur manière nonchalante et indifférente, les trois personnages de
c'était hier de l'Anglais Harold Pinter nous donnent de troublantes leçons de résistance. Bizarrement réunis ce soir-là, un couple et une vieille amie de l'épouse. Les deux femmes ont vécu ensemble autrefois, se sont aimées ; l'homme a été séduit, tenté par les deux ; l'une en est peut-être morte... On ne saura pas vraiment, on ne maîtrisera jamais complètement la très ambiguë danse du désir du trio, cette manière de survivre à l'autre en s'appropriant son histoire.
Après avoir excellé, dès la fin des années 50, dans les huis clos où pesaient de lourds et tacites rapports de force, où régnaient d'obscures menaces, Pinter multiplie encore les embûches du présent dans ce cacophonique trio créé en 1971, et y ajoute les mystères du passé. Car aucun des protagonistes de
C'était hier n'a les mêmes souvenirs. Seuls des bouts de langage partagé parviennent à faire tenir ensemble leur bizarre histoire d'amour et d'oubli, d'attirance et de répulsion.
Intrigant spectacle. Sur quoi fonder la mémoire, l'unité d'une existence, d'une amitié, si personne n'en conserve les mêmes traces ? Sans doute cette unité-là est-elle illusoire : ne subsistent que lambeaux et fragments, fantasmes et non-dits. Même les mensonges deviennent improbables dans ce royaume où n'existe plus aucune vérité. En deux, trois répliques lapidaires, deux, trois silences troués, Pinter sape superbement nos certitudes. Le jeune metteur en scène suisse Gian Manuel Rau a très musicalement et drôlement mis en espace ces dialogues en abyme qui ne débouchent que sur solitude et vide. Dans un décor cocasse, il dirige ses acteurs dans une sorte de comédie musicale décalée, où il se rit des vieux codes du genre, et trouve ainsi dans les pires imbroglios de la pièce une insondable et inquiétante légèreté. Dommage qu'il ait ajouté à
c'était hier une autre pièce de Pinter,
Paysage, qui confronte, elle aussi, les souvenirs dissociés d'un couple. Si une même thématique lie les deux textes, maladroitement accolés ici l'un à l'autre, l'ensemble perd en alacrité dansante.
Pinter naît l'année même où Federico Garcia Lorca crée à Madrid
La Savetière prodigieuse : en 1930. Autre personnage qui s'invente sa vie, mythifie ses souvenirs... Mais la comparaison s'arrête là. Rien de commun entre «La farce violente », comme l'intitule lui-même le poète espagnol (1898-1936), la fable villageoise conçue pour un théâtre de tréteaux, et l'oeuvre elliptique de Harold Pinter, imaginée pour déranger un public citadin et bourgeois. Voulant retrouver l'esprit des meilleurs intermèdes populaires de Cervantes, et de ces courtes pièces au style enlevé et simple qu'aimèrent tant les dramaturges du Siècle d'or espagnol, Lorca raconte les malheurs d'une jeune et jolie savetière, mariée à un vieux balourd de savetier qu'elle ne peut supporter, tant elle aurait envie d'une existence merveilleuse et folle, écartelée qu'elle est entre ses rêves et la réalité. Et quand son époux, désespéré, la quitte, elle en vient même à l'idéaliser lui aussi...
Joli personnage, en équilibre précaire entre vie et songe. Et pour mieux le colorer, en fuyant toute pesante psychologie, le poète a pris soin de faire vivre autour de sa savetière tout un village de convention, avec ses figures archétypes, son folklore campagnard. Sans doute la metteuse en scène Stéphanie Tesson suit-elle ces indications avec trop de scolaire application. Ses comédiens adoptent un jeu forcé, qui évoque davantage le théâtre amateur d'après-guerre que la délicieuse légèreté d'une pièce-fable sans prétention. Le théâtre, lieu de tous les archaïsmes. C'est aussi ce qui fait sa poésie.
Fabienne Pascaud.
Source Externe : Télérama mercredi 15 juin 2005
Inséré le : 22/06/2005 00:00