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Quand le nom au bord des lèvres se meurt.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
MARIE VIALLE actrice
Texte : Quand le nom au bord des lèvres se meurt.Marie Vialle et son violoncelle donnent corps et images à trois contes de Pascal Guignard.
Le-nom sur le bout de la langue est un conte de l'écrivain Pascal Quignard. Sa belle cruauté à vif, comme primordiale, et le halètement singulier de son récit marquent longtemps après qu'on l'a lu.
Le nom sur le bout de la langue, c'est aussi un spectacle, interprété par la comédienne et violoncelliste Marie Vialle. Accompagnée de son violoncelle, elle fait entendre au total trois contes de l'auteur qui, les ayant associés pour elle, note qu'ils «concernent l'origine de la voix ».
Marie Vialle est nue, enveloppée de la simple pénombre, autant qu'elle est vierge du récit, aux prémisses du conte
Fête des chants du Marais. Il relate un concours annuel de chants d'enfants très couru dans le quartier du Marais, à Paris au XVIe siècle, où maints chefs de chœur venaient faire leur choix parmi ces voix juvéniles. Est ici mise en exergue la voix perdue, après mue, d'un enfant, en âpre concurrence avec un autre. Perdre sa voix en même temps que cette monade unique de l'enfance, révolue à jamais, nous dit en substance ce conte, alors que crépitent les premiers signes de la sexualité, cette inconnue...
Marie Vialle, visage que l'on dirait dessiné au fusain, nous livre cette métamorphose sur fond de rivalités - entre catholiques et protestants notamment - à voix de givre ou soudain plus fébrile ; avec, dans le regard et le maintien, un orgueil d'un autre âge, l'empressement fier de rapporter ce qui fut et s'anima. La comédienne nous évoque ce temps où la voix vive était alors (outre l'empreinte écrite) gravement missionnée de dire, faisait foi. Simultanément, de Marie Vialle émane quelque chose de légèrement canaille, flegme et alternativement vivacité: la posture d'un messager un peu ménestrel qui a tant vu et entendu par les rues tortueuses que les faits énoncés se font un fabliau... Par phases brèves, soutenues, la musicienne joue au violoncelle la sarabande de la 5e Suite, de Bach,
le Chant des oiseaux, adaptée par Pablo Casais. On y décèle cet au-delà des mots, ces sensations sans eux.
Deuxième conte :
Paradis. Du plafond descendra un câble tendant un short rétro, une chemise... Marie Vialle s'en vêtira doucement; à présent forte des mots, plus sûre de notre écoute, elle irrigue fugacement sa présence de conteuse de celles des personnages décrits. Et s'attardera, à travers des Dieux privés de paradis, sur le coït et son cri. Un récit chromatique. Contre son violoncelle elle se collera avec une lenteur voluptueuse. C'est avec
Le nom sur le bout de la langue que Marie Vialle nous saisit. Sa voix et son corps donnent pleinement images et relief à cette histoire magnifique. Celle, « avant Guillaume », dans « le duché de Normandie », d'une modeste brodeuse, Colebrune, amoureuse, viscéralement, de Jeûne, vivant tout près, qui acceptera d'être son époux si elle parvient à lui broder une ceinture exceptionnellement belle. Marie Vialle ferme les yeux, se crispe, et voilà l'entêtement à la tâche; qu'elle remue son corps en automate, et c'est Colebrune se regorgeant face aux compliments de Jeûne sur la ceinture... laquelle, si difficile à réaliser, n'a pas été brodée par Colebrune, comme elle le fait croire, mais laissé par un seigneur de passage, Heidebic de Hel. Un nom comme un enfer : si dans un an, au retour du seigneur, Colebrune ne l'a pas retenu, elle devra l'épouser et renoncer à Jeûne. Colebrune s'en moque, sûr qu'elle s'en souviendra ! Elle se marie à Jeûne, l'aime... Neuf mois passent. Un matin, c'est l'effroi. Le nom est là qui flotte au bord des lèvres de Colebrune, mais toujours il fuit sa mémoire,.. Colebrune délire, dépérit, ne dit mot à Jeûne d'abord. Bientôt le seigneur et son implacable demande resurgiront. Jeûne part en périple, en quête du nom manquant.
Ce défaut de la langue, horripilant, qui ne l'a rencontré ? Ici, sans le mot, point de salut, plus d'amour. Comment ne pas songer, exactement, à la souffrance mêlée de torpeur, de l'écrivain sans cesse à l'affût, tendu, noué tout entier vers « le » mot juste ? Dans
Petit traité sur Méduse, Quignard écrit : « Le nom sur le bout de la langue, c'est la nostalgie de ce qu'elle n'étreint pas. » Cela aussi, cet impalpable-là, la grâce de Marie Vialle le touche du doigt.
Aude Brédy
Source Externe : L'Humanité mardi 24 mai 2005
Inséré le : 24/05/2005 00:00