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Théorie des fluides.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Amir Reza KOOHESTANI Metteur en scène

Texte : Théorie des fluides.

L'exil et le statut des clandestins à sangatte irrigue Amid the clouds, le nouveau spectacle du jeune iranien Amir Reza Koohestani. Comme une eau forte, une œuvre au noir de haute densité.

Matriciel, fluvial, maritime ; l'élément liquide est à la source du dernier spectacle écrit et mis en scène par Amir Reza Koohestani, Amid the Clouds. Et, parce que l'eau ne vit qu'en s'écoulant, faisant un lit temporaire de la terre qu'elle parcourt, la métaphore choisie par Koohestani - pour évoquer l'exil de deux Iraniens et leur traversée de l'Europe, jusqu'au camp de Sangatte - conjugue les dimensions à la fois mythologiques, symboliques et concrètes d'un réel qui colle à la peau comme un vêtement mouillé et glaçant.
Ce réel s'appelle exclusion, la face sombre d'une humanité qu'explore Koohestani par tous les moyens qu'offre le théâtre : d'abord dans l'écriture, de la poésie en prose où le merveilleux oriental se confronte à la modernité dans une quête de sens menée sans concessions ; ensuite, lors de la représentation scénique, à travers une mise en scène et une direction d'acteurs fondées sur une économie de moyens qui aboutit à un minimalisme formel d'une grande puissance dramatique.
Sombre, dans tous les sens du terme, est le parcours d'Imour et de Zina, deux figures en miroir bien qu'étrangères l'une à l'autre. Imour est le fils d'une femme et d'une rivière, nous apprend sa mère. Zina, elle aussi, attend un enfant sans père, fruit de son pèlerinage dans un sanctuaire de montagne. Deux femmes nomades rejetées par leurs tribus. La mère d'Imour se suicide et ce qui lui reste de famille périt dans la Save, rivière de Bosnie, en voulant fuir l'Iran pour rejoindre l'Angleterre. Zina suit un groupe de réfugiés et subit leurs sarcasmes, leur rejet.
Avec Imour, qu'elle a rencontré en Bosnie, elle traversera toute l'Europe pour échouer à Calais, dans le camp de Sangatte où elle accouche d'un enfant mort. Lui partira, seul, sur une barque de fortune, pour traverser la Manche. Mais avant cela, il accomplira la dernière demande de Zina, lui faire un enfant, un autre enfant sans père. Puisqu'il est entendu que les pères ont disparu, naufragés de la vie, clandestins de l'histoire.
Un constat amer dans une langue subtile et sensible. Que l'on entend d'abord en voix off, comme lors de son précédent spectacle, Dance on Classes (attendu au prochain Festival d'automne), qui opposait déjà un homme et une femme, séparés par une table, elle refusant de se soumettre à lui, fût-ce au nom de l'art ou du sentiment...

Cette fois-ci, la table est toujours là, mais pleine d'eau, ou recouverte de lattes de bois pour évoquer le camp de Sangatte. Elle rassemble au lieu de séparer. De part et d'autre de ce bloc massif, deux cubes emplis d'eau d'où surgissent les acteurs, Shiva Fallahi et Hassan Madjooni. Elle comme une Vénus voilée, lui comme un nouveau-né, fils né d'une rivière où s'est noyé l'homme qu'aimait sa mère, son cousin. L'éclairage est succinct, le plateau noyé dans l'ombre, les acteurs parlent bas, parfois relayés par des voix off qui retracent leur passé, leurs mouvements sont réduits à l'essentiel : de cette aridité scénique et ludique, qui exclut tout psychologisme comme tout réalisme, on retient la puissance des mots et des voix, douées et anéanties, âmes fortes broyées sous un déluge de désastres. Rescapé du naufrage qui tue sa famille dans-la rivière Save, Imour garde de l'eau dans ses oreilles et annonce : "J'entendrai toujours la mer."
Cette mer dont il compte inlassablement les vagues sur les plages de Calais, non pour tromper l'ennui ou endormir l'angoisse, mais pour évaluer l'écart de temps entre
chacune d'elles, ces vingt secondes qui lui permettront de lancer sa barque sans être rejeté par la vague suivante. Un laps de temps qui fonde la liberté, la fuite ou le suicide. Reste, pour chacun de nous, à mesurer l'extrême ténuité du temps et des faits quand il en va d'une vie.

Fabienne Arvers




Source Externe : Les Inrockuptibles 18 au 24 mai 2005


Inséré le : 19/05/2005 00:00