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Entre légendes persanes et actualité des réfugiés, les mots simples de l'exil.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Amir Reza KOOHESTANI Metteur en scène

Texte : Entre légendes persanes et actualité des réfugiés, les mots simples de l'exil.

Il y a des voix qui traversent la nuit. Celle de l'Iranien Hassan Madjooni en est une. Elle semble venir de loin et de temps anciens, comme si en elle s'était déposée la mémoire innombrable de ceux qui, un jour sur la terre, ont dû quitter le paysage de leur vie pour continuer ailleurs, dans des régions inconnues, dans des langues ignorées. Cette voix vous enveloppe, elle est douce, grave et profonde comme peut l'être le récit d'un drame, quand le souvenir a fait son oeuvre intime et que les mots viennent, simplement, dire ce qui fut.
Ce sont des mots de peu qu'emploie Amir Reza Koohestani pour raconter l'exil sans fin de l'histoire, par la voix d'Hassan Madjooni, dans Amid the Clouds, le beau spectacle trop brièvement présenté au Théâtre de la Bastille, à Paris. Mais ces mots portent aussi loin que le vent sur les blés dans La vie est un voyage, le film d'Abbas Kiarostami. Ils empruntent aux légendes persanes autant qu'aux récits d'aujourd'hui, aux nomades des montagnes d'Iran autant qu'aux clandestins des collines de Bosnie.
ESPOIR ET EFFROI
Ces mots, on les voit écrits en grand, comme dans un livre ouvert, sur le mur du fond de la scène. Et ils restent assez longtemps pour que le regard ne soit pas distrait de la présence des acteurs. Une présence rare. Ils sont deux, un homme et une femme portant foulard. La nuit est leur compagne. Elle les isole sur le plateau, où la lumière les saisit dans la simplicité de leur apparence, et parfois invente des images qui semblent miraculeuses.
Ces images sont nourries par des reflets d'or sur l'eau, cette eau des rivières, des vagues et du ventre de la mère, qui berce d'espoir et d'effroi Amid the Clouds. Au début du spectacle, il est un homme qui raconte la perte de sa famille, noyée dans la traversée de la rivière Save, en Bosnie, sur le chemin de l'Iran à l'Angleterre. Puis vient une femme qui raconte l'histoire de son amour disparu dans la rivière perse Ghareghaj, et le fils qui lui est ensuite venu, enfanté par l'eau.
L'homme et la femme se retrouveront, à travers le temps et l'espace. L'homme a pris un emploi dans le bar d'une ville à la frontière de la Croatie et de la Slovénie, où le retient la mort de ses proches. Il veut se donner du temps pour mettre de l'ordre dans sa vie. La femme enceinte fait halte dans le bar, après des jours et des nuits de marche. Elle veut franchir la frontière, pour que son enfant sans père naisse dans l'espace Schengen.
Ils partiront, et ce voyage signera la rencontre du mythe et du poids de l'exil. Il y a, dans Amid the Clouds, une manière qui rappelle celle du tazieh, le théâtre ancestral iranien, joué sur les places de villages : l'homme porte la femme sur une planche accrochée à son dos, ils font le tour du plateau, et des montagnes ont été franchies. Puis ils sont assis sur des chaises, face à face, et c'est le train qui roule vers Calais.
Le camp de réfugiés. C'est ici que se sépareront les chemins de l'homme et de la femme. Pour combien de temps ? Amir Reza Koohestani ne met pas de point final à l'histoire. Amid the Clouds se clôt sur un bruit d'eau qui ne vous quitte pas de longtemps une fois hors du théâtre.
Alors, maintenant, il faut dire qui est cet Iranien maître de l'émotion, dont c'est la première venue à Paris. Amir Reza Koohestani a 26 ans. Il fait du théâtre dans sa ville natale, Chiraz. La République islamiste n'a pas laissé jouer sa première pièce, And the Day Never Come, qui parlait de la révolution (en 1999). Mais dès la deuxième, The Murmuring Tales, qui a reçu trois prix au Festival Fadjr, à Téhéran, en 2000, Koohestani a été invité à l'étranger.
Le Théâtre de la Bastille présentera, du 16 au 24 septembre, sa troisième pièce, Dance on Glasses, écrite en 2002. C'est, dit-il, l'histoire d'un garçon et d'une fille qui "appartiennent à deux mondes différents. Aucun ne peut aller dans le monde de l'autre". Déjà.

Brigitte Salino.


Source Externe : Le Monde jeudi 19 mai 2005


Inséré le : 19/05/2005 00:00