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Cauchemar climatisé
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Jean-Michel Rabeux Metteur en scène
Texte : Cauchemar climatisé.Un spectacle de Jean-Michel Rabeux qui renouvelle la vision sclérosée que nous avons du tragique.
S'il est un reproche que l'on ne saurait émettre à l'encontre de Jean-Michel Rabeux, c'est bien celui de ne pas jouer cartes sur table. La table, ici; en l'occurrence, étant une table de dissection : celle du tragique de notre destinée. Le titre de son dernier spectacle,
le Sang des Atrides, annonce d'emblée la couleur. Celle du sang justement : couleur sang donc.
Le plateau est sombre, les lumières blafardes - sang séché, desséché - ouvert jusque dans ce qui pourrait bien tenir lieu de coulisses ou de hors-champ. Les acteurs peuvent rester là, sagement assis, en attendant leur entrée en scène ; ils peuvent reprendre souffle après les moments de tension de la pièce. Le dispositif n'est pas nouveau, il est simplement juste, signé comme pour les costumes Pierre-André Weitz. Au centre du plateau, encombré d'une sorte de bric-à-brac (baignoire, lavabo, instruments du quotidien nécessaires au bon déroulement des opérations tragiques ; toujours la table de dissection et la rencontre improbable d'une machine à coudre et d'un parapluie chère aux surréalistes !), comme détachée de tout contexte, une porte dont on connaît depuis longtemps, en psychanalyse, la valeur symbolique. Sexe de femme, et plus précisément de la mère, matrice d'où sortent (et rentrent ?) les pauvres ères que nous sommes, jetés sur le plateau pour un jeu de massacre d'où personne ne reviendra vivant. C'est notre tragique destin. Car c'est bien de cela dont il est question ici. D'un tragique qui, définitivement, ne trouvera aucune résolution. Et cela est inadmissible. Nous sommes devant l'inadmissible. On comprend aisément que devant cette adaptation des deux premiers volets du triptyque de
l'Orestie, d'Eschyle, nous nous trouvions soudainement plongés dans une sorte de cauchemar. Deux volets qui se résument à ceci : première pièce,
Agamemnon ou le meurtre du père, deuxième pièce,
les Choéphores ou le meurtre de la mère (Jean-Michel Rabeux élimine volontairement le troisième volet qui ne lui convient pas idéologiquement, car il y voit de la part de l'auteur une sorte d'appel au calme qu'il renie). Le cauchemar donc. Jean-Michel Rabeux, plus à l'aise que jamais - tout son parcours, de
Légèrement sanglant aux Charmilles en passant par Phèdre,
Meurtres hors-champ, de Durif, par Genet, par Copi et quelques autres, nous y amène - nous y plonge allègrement. L'appel du sang demeure toujours aussi vif chez lui. « Le sang de la mère ne cesse de couler en moi », avoue-t-il. C'est bel et bien comme toujours sa propre biographie qu'il expose sur le plateau. Mais passée au filtre d'un travail théâtral parfaitement maîtrisé. Et agencée de main de maître. Il suffit non plus de voir, mais d'écouter l'organisation des sons, des voix des comédiens émettant le texte superbement condensé dans une sorte de resserrement poétique, réalisant eux-mêmes le bruitage (il n'y a pas de bande-son) du cauchemar qui se déroule inexorablement. Le grain des voix de Claude Degliame, de Miloud Khetib, d'Anne Rotger, de Philippe Le Gall et de tous leurs camarades de plateau, chacun dans son registre propre, leur modulation, leur souffle, tout concourt à une étonnante orchestration vocale qui ne fait qu'affermir et mettre en valeur ce qui est de l'ordre de la vision, de l'image dont Rabeux joué avec délectation et bonheur. C'est la soi-disant solennité du tragique qui est mise à bas ; nous nous retrouvons plongés dans la quotidienneté de l'humain aux limites (franchies) du grotesque qui est l'autre face ricanante du tragique.
Jean-Pierre Han
Source Externe : Les Lettres Françaises 22 février 2005
Inséré le : 22/04/2005 00:00