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Eschyle, de chair et de sang.
Eschyle, de chair et de sang.
A paris, une adaptation tout en retenue de Jean-Michel Rabeux.
Un homme sombre mâchonne des petits morceaux de viande grillée ; à l'avant-scène, une femme repose dans un vaste lit blanc. Pareil à celui d'un chien, le râle rauque d'un agonisant emplit bientôt l'espace. L'instant d'après, la femme gémit, en proie à un cauchemar. Et l'homme, qui vient de dévorer ses enfants, aura la gorge tranchée.
Adapté d'une manière très limpide par Jean-Michel Rabeux, à partir des deux premiers volets de l'Orestie d'Eschyle, le Sang des Atrides ressasse l'implacable répétition du sang par le sang comme une hantise venue du fond des âges. Celle qui crache son dernier souffle, c'est Iphigénie, vierge sacrifiée vêtue de son sang, qui hante sans relâche les rêves de sa mère, Clytemnestre. «Le sang de mon père doit couler pour racheter le mien que mon père fit couler.»
Cycle infernal. Après dix années de guerre avec Troie, voici qu'un nouveau cycle infernal de meurtres s'enclenche dans la maison des Atrides, métaphore de la famille humaine en perpétuel abattoir. Qu'Agamemnon se flatte d'avoir ravagé Troie («Il a retourné son sol il a brisé ses autels, saccagé ses temples. Il a anéanti la race entière du pays. Alléluia ! Ce fut un holocauste»), et la pensée du Rwanda, de la Tchétchénie, d'autres génocides, nous assaille. Après le meurtre, la dépouille noire du roi sera jetée au sol, comme exhumée d'un charnier.
Curieusement, sur un sujet pareil, Jean-Michel Rabeux le provocateur fait plutôt dans la retenue. Il plante la situation à mi-chemin entre la familiarité du présent et une atmosphère archaïque de barbarie et de magie noire. Le texte, porté par une traduction très simple, nous parvient comme écrit par un contemporain, tenu à distance par le travail des comédiens qui n'interprètent pas leurs personnages mais les montrent devenus étrangers à eux-mêmes.
Corps marqués. Lit, armoire, porte, tous les éléments de décor du drame bourgeois y sont, reliés entre eux par un cordage qui, même lorsque les meubles sont déplacés, dessine l'hypothèse d'une maison perméable à la malédiction des dieux. A cet espace, magnifiquement pensé par le scénographe Pierre-André Weitz, s'ajoute un sol de terre battue rouge sombre comme gorgée du sang de l'Histoire.
On retrouve la prédilection du metteur en scène pour des corps marqués, mais cette fois sans exhibition (même lorsque les femmes se découvrent la poitrine, attribut ici maternel davantage qu'érotique), plutôt le signe d'êtres pareillement poursuivis jusque dans leur chair par un destin trop lourd. Aucune autre couleur que le rouge de la robe d'Iphigénie ne vient rompre le noir du plateau et des costumes, comme si la nuit s'était pour toujours abattue sur l'humanité.
D'entrée, il règne une atmosphère de folie, un burlesque de cauchemar, où excelle Claude Degliame, en Clytemnestre hallucinée auprès de Miloud Khetib, vieux roi plein de fatigue et de mépris. Et ainsi jusqu'aux derniers mots, lamentation remplie d'humanité d'une mère devenue ombre par l'épée du matricide.
Maïa Bouteillet
Source Texte : Libération samedi 26 et dimanche 27 mars.
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Jean-Michel RABEUX (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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