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Le Ta'ziyé par Chris Kutschera.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Abbas KIAROSTAMI cinéaste
Texte : Le Ta'ziyé par Chris KutscheraLe Ta'ziyè, mille et une façons de rejouer la tragédie de KerbalaAprès avoir marché pendant quelques minutes dans des ruelles tellement étroites que les voitures ne peuvent y passer, entre des maisons de pisé assez délabrées, on arrive soudain à la porte du « tekié », orné d'une grande tapisserie brodée - et l'on pénètre brusquement dans un autre monde: la scène qui se joue dans ce petit village iranien, en ce début du mois de Mouharam, évoque irrésistiblement une miniature persane de la dynastie des Qadjars (XIXe siècle).
Une salle d'opéra dont la scène se trouve au centreAvec ses tribunes et ses loges décorées de tapisseries et d'inscriptions, d'innombrables oriflammes verts et rouges et d'étendards baroques - d'où surgissent de longues lamelles en métal et des mains pointées vers le ciel -, le « tékié » évoque un théâtre, ou une salle d'opéra : mais la scène se trouve au centre et, tout autour de la scène, court un espace circulaire - plus ou moins vaste selon les « tékiés » - où se déplacent les acteurs ainsi que... des chevaux, moutons et autres animaux requis pour les besoins de la mise en scène !
La foule, toute vêtue de noir en ce mois de deuil, est immense : séparés les uns des autres, hommes et femmes se pressent dans les tribunes, mais aussi sur le toit, par terre et autour de la scène.
L'atmosphère est visiblement tragique - de nombreux spectateurs pleurent, sanglotent même - mais en même temps très décontractée : les gens parlent entre eux, on distribue du thé et des boissons rafraîchissantes. Les enfants circulent, vont, viennent, sortent.
La bataille de Kerbala rejouée pour la millième fois Théâtre ? Opéra ? Cirque ? On ne sait, les acteurs déclamant parfois leur rôle dans des postures très mélodramatiques, et se mettant soudain à chanter des arias d'une qualité remarquable, accompagnés par un « orchestre » de trompettes, tambours et flûtes. Brusquement, ces personnages casqués, vêtus de cottes de mailles et portant épées et boucliers, se livrent à d'étonnants combats singuliers. En fait, nous sommes projetés en plein Moyen-Âge ; nous assistons à la bataille de Kerbala, à l'aube de l'Islam : chaque année, dans des centaines de villages iraniens, et avec peut-être un peu moins de ferveur dans les grandes villes, des troupes d'acteurs, professionnels ou amateurs, rejouent les événements de ces journées décisives du mois de Mouharam (1er mois du calendrier musulman lunaire) de l'an 680 qui virent la défaite de Hussein, fils d'Ali et petit-fils du prophète Mahomet. Si on peut résumer en un seul mot l'origine du schisme qui, treize siècles plus tard, continue de déchirer l'Islam, c'est bien là, à Kerbala, que s'est noué le drame qui a donné naissance au Chiisme, culminant avec la mort tragique de Hussein, le dixième jour (Achoura, en arabe) du mois de Mouharam.
Comme les Passions sur les parvis des cathédralesComme les Chrétiens ont joué pendant des siècles, jusqu'à la fin du Moyen-Âge, des spectacles représentant la Passion du Christ, sur les parvis des cathédrales, les Chiites iraniens jouent aujourd'hui encore la Passion de Hussein, un spectacle rituel dramatique unique dans le monde de l'Islam. Véritable leçon d'histoire vivante, le Ta'ziyè est, avec toutes les cérémonies qui l'entourent pendant ce mois de Mouharam, une occasion unique d'observer et d'analyser les ressorts fondamentaux de la psychologie des Iraniens - et avant tout, leur aspiration au martyre - mais aussi leurs superstitions les plus superficielles.
La lutte des opprimésComment mieux racheter ses souffrances - et ses fautes - sinon en participant à la représentation des souffrances de l'imam Hussein à Kerbala? Pour les Chiites, la tragédie de Kerbala ne se résume pas à une banale lutte pour le pouvoir, à la querelle qui oppose Hussein, le fils d'Ali, à Yazid, le fils de Moawiya, pour la succession au califat en l'an 61 de l'hégire (680 après J-C).
Ce qui est en jeu à Kerbala, c'est le bien et le mal, l'histoire éternelle de la lutte des opprimés contre leurs oppresseurs, le droit à la révolte contre l'injustice et la souffrance. Quel paysan iranien, quel ouvrier ou petit boutiquier de Téhéran ne serait pas sensible à ces thèmes - aujourd'hui, se débattant désespérément dans une crise économique aiguë, apparemment sans issue ; hier, frappé par une guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes ; avant-hier, opprimé par un régime dictatorial qui, sous couvert de modernisation, négligeait totalement le petit peuple... avant, toujours... écrasé par des chefs féodaux et des seigneurs de la guerre...
Chris Kutschera, 30 ans de reportage
VSD, N° 924, 11 mai 1995
The Middle East magazine, June 1995
pour en savoir plus
www.chris-kutschera.com/tazie.htm
Source Externe : Théâtre de la Bastille.
Inséré le : 10/03/2005 00:00