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Les liens du sang.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Jean-Michel Rabeux Metteur en scène

Texte : Les liens du sang.

Dans une adaptation au corps à corps avec l'Orestie d'Eschyle, jean-Michel Rabeux s'attaque au tabou fondamental

Qu'après Feu l'amour ! de Feydeau, Jean-Michel Rabeux s'attelle à une tragédie grecque, pourquoi pas ? Famille, je vous hais, le cauchemar continue ; sauf qu'en un bond, on passe du code Napoléon à la famille originelle, telle qu'Eschyle nous la transmet dans son cycle de l'Orestie. La sanglante, incestueuse, cannibale et matricide famille des Atrides, véritable vivier à tragédies ultérieures Oreste, Electre, Clytemnestre, Iphigénie, etc.), est comme un moule matriciel dont Shakespeare se souviendra, de Macbeth à Titus Andronicus. Par la voix du coryphée, les œuvres traitant des Atrides traverseront les siècles, porteuses d'une énigme où achoppe l'humain : "Destin malfaisant des Atrides tu parachèves ton œuvre par un sang impossible à laver."
Résumons : Agamemnon a sacrifié sa fille Iphigénie pour satisfaire à la gloire guerrière ; il a fait manger à son frère, amant de son épouse Clytemnestre, ses enfants avant de le tuer. Clytemnestre tue Agamemnon, sa fille Electre pousse son frère Oreste à tuer leur mère pour venger leur père. Oreste tue sa mère, puis se tue. J'en oublie peut-être... Comme dit Cassandre en route vers sa propre mort, ce n'est pas une maison, "dis plutôt un abattoir humain au sol trempé de sang". Mais, et c'est là où le bât blesse, tout ça, c'est la faute des femmes et de leur concupiscence. Eschyle est formel, même adapté par Jean-Michel Rabeux, qui fait dire à Electre : "La race où s'est commis ce crime périra dans le mépris des hommes mais se perpétuera dans leur mémoire l'horreur de la femelle."

Du reste, après Agamemnon et Les Choéphores, l'Orestie se clôt sur une troisième pièce, Le Jugement d'Oreste. Oreste est jugé et acquitté par les hommes et par les dieux pour le meurtre de sa mère. "Ça, je l'ai supprimé, dit tout net Jean-Michel Rabeux. Acquittant Oreste, cette pièce donne tort à Clytemnestre. Je ne veux donner ni tort ni raison à personne. Ce qui m'intéresse, c'est qu'on a tous en nous un Oreste, une Electre... Les savants disent que la troisième pièce c'est la naissance du droit, du judiciaire, et que cette justice rendue est censée faire arrêter les meurtres de sang. C'est l'argument fondateur du triptyque. Je m'élève contre, d'une manière arbitraire, personnelle, singulière et critiquable, prétendant d'abord que ce jugement est inique. Ce sont les dieux qui décident qu'il n'est pas coupable de façon totalement arbitraire, sans l'ombre d'un argument judiciaire. Je n'ai pas remarqué que la tragédie familiale ait baissé grâce au judiciaire. Enfin, le triptyque implique évidemment que les hommes prennent le pouvoir sur les femmes. Et pour longtemps. Oreste, homme, a eu raison de venger son père, homme, contre sa mère, femelle. Moi, je laisse le dernier mot à Clytemnestre ; morte, elle vient demander justice contre son meurtrier."
Ce monde de cauchemar où la confusion règne entre hommes et dieux, songes et réalité, vie et mort, tangue sur le plateau comme un vaisseau fantôme, un bateau ivre des flots de sang qui le submergent. Inspirés de la peinture de Bacon, les éléments du décor, accessoires du quotidien, sont tous reliés par un fil noir qui grimpe sur les cintres, dessinant une perspective qui se décale et se déplace au cours de l'action. Claude Degliame est grandement Clytemnestre, mère tuée par son fils, un personnage unique dans toute la mythologie occidentale : "II y a un creux dans notre culture, un tabou total sur le meurtre de la mère. Alors que c'est d'une totale banalité de dire qu'il faut symboliquement tuer son père pour pouvoir, après, l'aimer comme un adulte."
Jean-Michel Rabeux a choisi de resserrer le focus autour de Clytemnestre qui ouvre la pièce avec un songe et la referme, spectre venant clamer sa douleur éternelle : "Où me tourner ? Dans quelle nuit ?" Qui ressemble à s'y méprendre au palindrome de Virgile "In girum imus nocte et consumimur igni" (L'Enéide, repris comme titre de film par Guy Debord) : "Nous tournons en rond dans la nuit et nous somme consumés par le feu."
Un cercle vicieux, en somme...
Fabienne Arvers




Source Externe : Les Inrockuptibles du 2 au 8 mars 2005.


Inséré le : 03/03/2005 00:00