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"Ce sang des Atrides" par Jean Genet et Jean-Michel Rabeux.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Jean-Michel Rabeux Metteur en scène
Texte : Cette histoire des Atrides, terrible et simple, hante notre passé parce qu'elle aborde le rivage de beaucoup des dangers qui guettent la raison humaine : de la génération, tout nous vient, et plus que la vie. Nous vient notre amour/haine pour le sexe opposé, notre amour/haine pour nos parents, nos enfants, pour le pouvoir, la guerre, les cruautés de toutes sortes, notre amour/haine pour la vie même, parce qu'on sait qu'elle contient, dès sa naissance, la mort. Nous portons sous notre peau ce sang qui se tient là, dans ces textes-là, dans cette sorte de commencement qu'est pour nous la Grèce Antique.
La réponse à la question tragique est dans nos corps, tout au bord, plus loin que nos âmes, tout en bas, là où en nous le Temps a gravé ses cauchemars. Nous y sommes poursuivis par des ours, des meutes de loups, les cris incompréhensibles des pères, les morts incompréhensibles des mères. Et nous nous éveillons en sueur, épuisés par ce passé.
Je prétends que ces mythiques assassinats familiaux gisent dans les profondeurs de nos mémoires, ainsi le souffle pour les chanter, les ramener à la surface du plateau comme on remonte un noyé à la surface de la mer, le souffle est sous les flots du temps, au bord de nos poumons. On ne peut pas parler seulement la tragédie. Il faut un chant. Mais c'est à chaque fois un chant qui n'existe pas encore. À inventer. On ne peut pas calmer cette langue furieuse. Mais où placer les voix pour qu'elles tuent ? Quels sont les sons de la fureur ? À inventer. Quel est le rire Tragique pour ces morts, celui qui glacerait ? Qui libérerait ? Qui exploserait ? À inventer.
Je propose un rêve tragique, on appelle ça un cauchemar, ou plutôt je propose le souvenir qu'on en a au réveil : des éclats, des bribes, des énigmes, et cette impression de terrible réalité de scènes impossibles qu'on a vécues pourtant en les rêvant. Je ne propose pas l'explication du rêve, ni sa résolution, je propose l'idée que la tragédie, en nous et hors de nous, n'est jamais terminée, que l'Oreste ou l'Électre, la Clytemnestre ou l'Agamemnon que nous sommes ne sont ni acquittables, ni jugeables, parce qu'ils sont en train de mourir dans une agonie qui ne finit pas.
« Aucun problème exposé ne devrait être résolu dans l'imaginaire surtout que la solution dramatique s'empresse vers un ordre social achevé. Au contraire, que le mal sur la scène explose, nous montre nus, nous laisse hagards s'il se peut et n'ayant de recours qu'en nous. »Jean GenetVoici la scène de notre travail : se débattre entre des matières mystérieuses, trop connues, inconnues. Se débattre entre l'aujourd'hui : les corps des acteurs, les mettre pas loin d'une baignoire pour noyer, d'une table, d'un lit pour les rêves, d'un lavabo pour les laver, et le lointain passé : des dieux morts, des héros oubliés, les lois du talion, les sacrifices humains, l'anthropophagie. Tout cet archaïque sauvage, cette famille des Atrides, comme une mâchoire qui se referme encore sur nous.
Jean-Michel Rabeux
Source Externe : Théâtre de la Bastille.
Inséré le : 18/02/2005 00:00