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Raimund Hoghe, la bosse de la danse.
Raimund Hoghe, la bosse de la danse.
Journaliste, écrivain, dramaturge, il n'est monté sur scène qu'à l'âge de 45 ans. Mais c'est un rêve d'enfant qu'il a réalisé, dépassant ainsi l'idée que son handicape l'en empêchait.
RAIMUND HOGHE est tout de beige vêtu. Tons clairs pour matinée printanière. Pour un peu, on ne reconnaîtrait pas l'oiseau nocturne, l'officiant toujours en noir de cérémonies intimistes éclairées à la bougie ou à la lampe de poche. Il fait un soleil claquant et Raimund Hoghe attaque la lumière d'un pas légèrement bancal.
Il y a quinze ans, il n'aurait jamais imaginé monter sur un plateau pour s'y mettre en scène seul. Certes, ce journaliste et écrivain allemand reconnu, dramaturge de Pina Bausch pendant dix ans, connaissait les ficelles du métier. Il se souvient même avoir été figurant pour une pièce de Shakespeare dans un théâtre de Wuppertal, sa ville natale. De là à jeter son corps dans la bataille, il y avait un saut. Raimund Hoghe le fit. A 45 ans, il créa le solo Meinwärts. Ce rituel crépusculaire s'enroulait autour de la figure du ténor juif allemand Josef Schmidt, poursuivi par les nazis, et qui mourut dans un camp d'internement en Suisse en 1942 à l'âge de 38 ans. Josef Schmidt mesurait 1,54 mètre.
Hoghe aussi est petit, et bossu. Une image du spectacle reste indélébile : lui, suspendu à un trapèze, le dos nu sculpté par les lumières qui transforment son anatomie en paysage lunaire. « Cette scène a été une véritable naissance, se souvient-t-il. Le désir de faire des spectacles est venu lors d'un Festival d'Avignon au début des années 1990. Beaucoup d'artistes mouraient du sida, c'était une hécatombe et j'ai eu envie de prendre la parole. Des amis m'ont encouragé. Enfant, je rêvais de devenir danseur. A cause de mon handicap, la chose était impossible. Finalement, j'y suis arrivé. Les choses ne sont pas figées, il y a toujours un moyen de les inventer autrement. »
« Ma mère était très offensive par rapport à ma maladie, disait souvent qu'il y avait pire qu'un dos comme le mien. Elle croyait en moi. » Pour l'enfant, le pire n'était d'ailleurs pas cette malformation de sa colonne vertébrale (jeune, il aurait pu être opéré au risque de passer le reste de sa vie en chaise roulante) mais l'absence de son père. Sa mère, veuve, avait déjà une fille, lorsqu'elle rencontra un homme de quinze ans plus jeune qu'elle, dont elle eut un fils : «Je n'ai pas connu mon père, qui s'est ensuite marié. Il envoyait des lettres à ma mère dont il a été le grand amour. Dans la société des années 1950, à Wuppertal, c'était une situation très pénible d'être fille-mère. Ma mère était couturière, nous n'avions pas beaucoup d'argent, mais elle avait le don d'injecter de la beauté dans le quotidien. Elle parlait trop peu de ses soucis. Peut-être est-ce pour cela qu'elle est morte d'un cancer généralisé en deux semaines. »
Hoghe a raconté mille fois sa vie. Ses solos, qui lui ont valu une reconnaissance internationale, tissent les fils de son autobiographie. En conteur, il articule la douleur et la grâce d'être devenu ce qu'il est. « Enfant, j'étais muet. L'écriture m'a permis de trouver les mots pour dire mes sentiments. Avec Pina Bausch, j'ai appris à parler à ma place. Comme elle, je suis obsédé par l'amour. Je ne me suis jamais senti digne d'être aimé. Mais, comme disait Maria Callas, le destin est le destin et il n'y a rien à faire contre. » Son œuvre n'est ni une thérapie ni un exutoire. «Je ne raconte pas mes petites affaires personnelles, je ne ressasse pas mon passé, je ne suis pas une victime. »
LA MORT, LA BEAUTÉ
Son talent réside dans sa manière de dire « il », « la mère » pour dilater son cas personnel et rejoindre une sorte de fonds commun de l'humanité. «Je crois que les vies des uns peuvent être celles des autres. J'ai rassemblé nombres d'histoires auprès de gens très différents et il me semble qu'il existe ce qu'on pourrait appeler des biographies collectives. »
C'est sur sa bosse que Hoghe a bâti son œuvre. Saisissant pouvoir de cette protubérance mise à nu sous les projecteurs. Elle permet de stigmatiser la cruelle absurdité du destin humain, sa merveilleuse déraison. Elle symbolise la douleur d'être soi et différent des autres, le combat quotidien pour donner un sens à une injustice absolue. «Je ne peux pas passer outre, elle fait partie de moi et devient un instrument de mon travail spectaculaire. Les spectateurs voient ce qu'ils ne veulent généralement pas voir et s'interrogent sur le droit que j'ai de me montrer ainsi, de m'exprimer et, au-delà, sur le droit que j'ai ou non de vivre. Je ne comprends pas pourquoi la différence est souvent assimilée à la laideur. En Allemagne, je n'oublie jamais que des gens comme moi ont fini en camp. Ma bosse indique la place qu'a l'homme par rapport à sa propre fin
dans un éblouissement. »
Si la mort rôde dans ses spectacles, la beauté en est l'ambassadrice. Beauté du minimalisme de la mise en scène, des quelques objets qui forment un monde (une ombrelle, un petit jardin zen, un mouchoir blanc), des interprètes qui l'accompagnent parfois. « La beauté des gens n'a rien à voir avec le Beau idéal ni les critères de la publicité. Il s'agit d'être clair vis-à-vis de soi, de ce que l'on désire faire, de reconnaître sa voie et de foncer. » II évoque Lorenzo de Brabandere, jeune homme de 21 ans qui illumine deux de ses pièces, Lettere amorose et Sacre ; de cette dernière, Hoghe propose une version pour deux hommes où « il n'y a ni victime ni sacrifié, mais deux êtres qui s'entraident pour ne pas l'être. » Pour la première fois, le chorégraphe charge une seule et même musique, celle de Stravinsky, de souffler un vent propice sur cette odyssée initiatique. Généralement, il préfère les chansons populaires de Dalida, Léo Ferré, Edith Piaf, Judy Garland... « Ce sont les voix qui sont importantes. On peut ne rien comprendre aux mots, mais tout percevoir au plus profond. Elles disent tout de la personne. »
Pour preuve, il raconte sa visite au Japon, en 2003. Dans le studio du fameux chorégraphe Kazuo Ono, âgé de 98 ans et atteint de la maladie d'Alzheimer, quelqu'un a mis un air chanté par Callas, sur lequel le danseur avait créé un spectacle, voilà vingt ans ; Ono s'est levé et a accompli un à un les gestes de sa danse d'autrefois. La voix l'avait traversée et le corps avait retrouvé sa voie. Hoghe en est sûr : « Le corps se souvient de tout. »
Rosita Boisseau
Source Texte : Le Monde.
Genre : revue de presse
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Artiste(s) : Raimund HOGHE (chorégraphe-interprète),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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