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La discrète singulière.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Texte : La discrète singulière

Humour et légèreté sont les marques de fabrique de Martine Pisani. Cet automne, la chorégraphe est l'invitée des Iles de Danse qui programment deux de ses pièces, Sans au Théâtre de la Bastille, et Bande à part en région parisienne.

S'IL FALLAIT VITE dépeindre la personnalité de Martine Pisani, quelle serait sa première singularité? «Eh bien, c'est d'en avoir une!» s'exclame en riant le danseur Laurent Pichaud, qui a travaillé avec elle. Par exemple, dans les circuits parisiens, on n'imagine guère de bouder la scène du Théâtre de la Bastille, lorsque celle-ci s'offre pour la création d'une pièce. Mais cet automne, c'est en banlieue que Martine Pisani étrennera Bande à part. Tandis que dans la salle fort courue du Paris intra muros, des considérations techniques mûrement soupesées lui ont fait préférer la reprise de Sans. Fiable, déterminée et scrupuleuse jusqu'au détail, mais sur des exigences simplement sobres et précises, ainsi décrit-on Martine Pisani.
Menue, vêtue à la Poulbot, elle n'est pas de ces personnages sur lesquels tout le monde se retourne à son entrée dans une pièce. Fille d'un immigré italien du port de Marseille, elle pense être restée proche de la devise de sa grand-mère, qui se voulait « pauvre, mais digne. D'ailleurs, je remarque que, sans les choisir, je m'entoure de gens de la même origine». Ou aussi, «de gens arrivé dans la danse par des voies peu ordinaires». C'est banalement en tutu qu'elle commença, fillette. Mais, fait extraordinaire, l'assassinat de son professeur la laissa traumatisée, éloignée de la danse jusqu'à l'âge de 22 ans.
Le corps, rien que le corps.
Martine Pisani est assez désarmante pour qui l'interviewe. Ses fossettes saillantes, ses yeux vifs, ses cheveux relevés ont quelque chose de presque enfantin. Le sourire avec. Mais celui-ci alors étrangement grave. A bien des questions massives - comment est-elle venue à la danse professionnelle, pourquoi a-t-elle ensuite choisi de devenir chorégraphe? - elle répond en butinant les détails. C'est comme si tout relevait d'un genre d'évidence : non pas celle, triviale, qui possède les écervelés, mais celle, impalpable, qui guide les vies sensibles.
Alors pourquoi pas la danse, puisqu'elle adore, tout simplement, même si, prenant ses premiers cours parisiens, elle a «l'estomac noué, pas sûre d'être à ma place, doutant de ma légitimité».Heureusement, c'est au sein du groupe Dunes, tout effervescent au début des années 80, qu'elle se retrouve sur scène «sans technique, c'était possible alors». Puis quantité de stages, notamment avec Odile Duboc, l'aguerrissent en confirmant son goût pour «le mouvement débarrassé de l'idée de difficulté, et pour une danse axée sur la conscience de l'espace et l'écoute des autres et de soi-même». Peu de chorégraphes auraient comme elle l'honnêteté d'évoquer les limites de son bagage technique, et donc de son avenir d'interprète, comme l'ayant poussée à composer ses propres pièces. Avec énormément de bonheur personnel : «Je me sens impuissante devant ce monde extrêmement préoccupant. La création d'une pièce est l'un des rares moments où j'ai l'impression de pouvoir agir sur l'humain. De la première seconde à la dernière, absolument tous les choix sont possibles dans l'espace d'une représentation. »
Ce sont des choix qu'elle laisse ouverts. Aucun cadre contraignant n'est donné au début. Seulement des suggestions : « Courir derrière sa voix, ou bien faire le flou, ou écouter son cœur qui bat». Cela se passe volontiers en tête à tête, interprète par interprète, et se charge progressivement de couleur personnelle, empreinte d'une conscience aiguë de la représentation de soi : « Elle ne manipule aucun ressort psychologique. Entre le danseur et elle demeure toujours un tiers, qui est la logique du projet en train de se développer. » Partant ainsi du corps, rien que le corps, avec des gestes très simples, sans argument, avec peu ou pas de décor, de costumes, de musique, de lumières, une construction s'échafaude, prolifère en finesse, de rebonds en renvois, de séries en glissements. Longtemps restée discrète, cette démarche obstinée a mordu sur le public avec Sans en l'an 2000, depuis lors jouée 80 fois. Sobre, rigoureuse et minimale, la où venant d'autres on l'attendrait volontiers austère, cette pièce est aussi incisive, légère et fraîche, si ce n'est drôle.
Là encore, Martine Pisani invoque une sorte d'évidence de la juste distance pour expliquer l'apparent paradoxe. On sait qu'il n'est pas de lieu empreint de meilleure humeur qu'un studio où elle travaille avec des danseurs. Son apparente simplicité est de celles qui se forgent dans la claire conscience des épreuves de la vie. La où faire tenir un corps debout signifie tout.

Gérard Mayen.

Martine Pisani : ludique plutôt que psychologique.



Source Externe : Danser Oct 2004


Inséré le : 02/11/2004 00:00