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Les féroces parties de jambes en l'air de Pierre Molinier.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Bruno Geslin Metteur en scène
Pierre Molinier peintre

Texte : Les féroces parties de jambes en l'air de Pierre Molinier

Le spectacle de Bruno Geslin éclaire la vie et la quête du plasticien-photographe érotique.
Alliage confondant que celui du spectacle Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée..., mis en scène par Bruno Geslin ! Crue, voire salace, drôle et émouvante, la pièce interprétée par trois acteurs téméraires décroche le pompon. Rien ne laissait prévoir un tel feu d'artifice autour de la vie et l'œuvre du plasticien-photographe érotique Pierre Molinier (1900-1976), qui se suicida d'une balle dans la bouche après avoir écrit : "Je me donne volontairement la mort et ça me fait bien rigoler."
Eh bien, nous aussi ! Et c'est un comble, tant l'œuvre de ce fétichiste amoureux de ses jambes à condition qu'elles soient gainées de soie et prolongées par des talons aiguilles ne porte pas franchement à l'hilarité : ses collages de fragments de corps composent une roue des plaisirs sulfureux d'une ravageuse invention. "Le maître du vertige", comme l'avait surnommé André Breton, avait en réalité la main aussi leste que l'humour.
Adapté à partir d'une série d'entretiens de Molinier avec Pierre Chaveau réalisés six ans avant sa mort, le spectacle déborde de formules bien raides comme en avait le chic celui qui rêvait de se contempler en train de s'enfiler lui-même. Chez lui, le dire c'est déjà en jouir. Exemples : "Même mort, je ferai péter le couvercle", ou : "Etre femme, c'est mieux parce qu'on a deux ouvertures."
Prononcées avec l'accent simili-bordelais (région d'origine de Molinier) par le comédien Pierre Maillet, franchement hors norme en fou de son corps, leur force de frappe s'avère imparable : entre gauloiserie et blague de potache, Molinier s'incarne tel qu'en lui-même.
Désamorcée par ce ton léger et gouailleur, presque enfantin dans sa gourmandise de gros mots et autres cochonneries, la fièvre sexuelle de cheval de Molinier passe (presque) pour un signe de bonne santé, et ses mises en scène hautement alambiquées, pour des parties de jambes en l'air à la bonne franquette.
PERSONNAGE COMPLEXE
Un paradoxe qui rend merveilleusement compte de la complexité du personnage. Au-delà des apparences de l'œuvre, on rencontre un être qui a simplement, courageusement, ouvert la voie franche à ses fantasmes et à sa sexualité, s'évertuant par tous les moyens à se construire tel qu'il se rêvait : androgyne. Loin de l'ordre établi et de l'identité préformatée, sans dissimulation ni pudibonderie, il a porté à la scène publique les chemins mystérieux et dangereux que peuvent prendre le désir de l'autre et l'amour de soi. Il en a fait le fructueux terreau de son œuvre, affûtant la formule magique de sa singularité d'artiste pour qui "le vice, c'est n'importe quoi, ça n'existe pas, on a des envies, et voilà".
Et voilà ! Plus de costard trois pièces, mais le total look bustier, porte-jarretelles, voilettes, godemichés en collier et en ceinture. Questions envies, Pierre Molinier n'en manquait pas. Jusqu'à vouloir vendre sa paire de roubignoles à la médecine !
Résolument sobre, resserrée autour de la performance de Pierre Maillet, avec lequel on passerait volontiers plus d'une heure, la mise en scène de Bruno Geslin campe sur quelques partis pris bien ajustés : recréation de photos en noir et blanc autour de l'œuvre, traitement en ombres chinoises de quelques scènes, le tout serti dans la chambre-bureau de l'artiste. Elle illumine l'absolue nécessité d'être soi qui obsédait Molinier et l'irréversibilité de sa quête de jouissance.
A ceux qui veulent bien l'entendre, Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée... fait claquer le rire sauvage et goguenard d'un homme qui ne confia à personne d'autre le soin de payer le prix de sa liberté.
Rosita Boisseau


Source Externe : Le monde vendredi 29 oct 2004


Inséré le : 29/10/2004 00:00