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Talons aiguilles.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Bruno Geslin Metteur en scène
Pierre Molinier peintre
Texte : Talons Aiguilles.Mes jambes, si vous saviez, quelle fumée.Un projet jouissif du Théâtre des Lucioles : une aventure collective et ludique autour d'une figure de l'excès, le photographe Pierre Molinier. Ondule sur le rideau un photomontage de jambes gainées de soie, chaussées de noirs escarpins.
Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig, l'oeuvre performative éponyme de Michel Journiac : autour de Pierre Molinier, d'autres figures surgissent, refluent à la mémoire. Mais déjà, le rideau s'entrouvre sur les silhouettes corsetées, bas noirs juchés sur des talons aiguilles, du trio des Lucioles : Pierre Maillet (alias Molinier la petite fée), Jean-François Auguste et Elise Vigier. Bienvenue dans l'antre fétichiste d'un photographe - qui fut aussi peintre en bâtiment, membre de la Société des artistes indépendants bordelais - qui nous parle d'une voix délicieuse pleine de mots surannés une langue du troisième âge qu'on croyait réservée aux visites provinciales à sa vieille tante ou à sa grand-mère. L'accent chante doucement, mais s'arrête là la comparaison.
Même si Pierre Molinier est la tante dont nous avons toutes rêvé, la vraie, elle, ne se remettrait sans doute pas de ce que nous dit cette voix, de ce que voient ces yeux. Un désir exacerbé jusqu'à la forme, tendu vers elle, avec véhémence. L'art est fait pour ça, toute technicité mise à part, déclare Molinier à Pierre Chauveau en 1972 lors d'entretiens qui ont fourni la matrice du spectacle :
"C'est-à-dire, écoutez, au point de vue technique, j'ai une grande admiration pour... Léonard de Vinci. [...] Maintenant l'imagination, évidemment, là... c'est différent. Moi, je pense que le seul art valable, c'est celui qui matérialise les passions de l'individu, c'est-à-dire ce que la société... Je suis obsédé, n'est-ce pas... C'est-à-dire je voudrais prolonger, n'est-ce pas, au-delà de moi-même, je voudrais prolonger, en somme, ma personnalité. C'est en somme le refus, c'est une sorte de refus de la mort... "Celle de son père, qui se suicide, celle de sa sœur, qui meurt trop jeune, celle qu'il se donne, au bout du compte, en 1976, longtemps après avoir réalisé son épitaphe et sa croix :
"Ci-gît Pierre Molinier, né le 13 avril 1900, mort vers 1950... Ce fut un homme sans moralité, il s'en fit gloire et honneur. Inutile de prier pour lui." Car, ce que les autres appellent des vices, il les nomme ses passions. Les bas, les collants, tout ce qui gaine les jambes, un fétichisme qui se fiche d'être narcissique ou du jugement des autres, mais qui aime à croiser ses semblables et ses pareils. Mieux vaut jouir que mourir, quitte à jouir de la mort ; sans ciller, Molinier parle de son amour et de son admiration pour sa sœur, de leur entente, et du plaisir qu'il prit sur sa dépouille :
"Elle avait des jambes sensationnelles... Alors je lui ai caressé les jambes un peu. Ça m'a fait de l'effet, je me suis mis sur elle, et là j'ai joui, sur son ventre, morte... Parce que, comme ça, le meilleur de moi-même est parti avec elle... Qu'est-ce que vous voulez, la mort c'est-à-dire que c'est rien du tout, la mort, c'est, c'est rien..." A ce rien terrifiant, toute l'offense s'adresse. Jusqu'à son suicide, cette mort qu'il se donne volontairement et qui le "fait bien rigoler". Nous aussi, on a bien rigolé au spectacle des Lucioles, et les gambettes photomontées de Molinier, on aime toujours à les reluquer.
F. A.
Source Externe : Les inrockuptibles mercredi 27 oct 2004
Inséré le : 27/10/2004 00:00