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Le flamand ose.
Jacques two Jacques.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Compagnie TG STAN Metteur en scène
Texte : Le Flamand ose Dans «En quête», Frank Vercruyssen offre un époustouflant travail d'acteur.
Au bout d'une heure passée entre rire et fascination, le spectateur non averti qui se penchera sur le programme distribué dans la salle et y lira la précision «durée du spectacle : 3 heures» se dira peut-être que ce n'est pas possible. Pas possible que le charme opère aussi longtemps et qu'un tel chef-d'oeuvre d'humour et de précision ne s'essouffle pas. Et pourtant... Entré peu avant 21 heures dans la salle du Théâtre de la Bastille, on en sortira après minuit en état non plus d'hilarité mais d'intense bouleversement.
Inoubliable, la traversée en solo offerte par le comédien flamand Frank Vercruyssen n'est pas seulement la performance d'un acteur capable d'explorer tout le champ des émotions, mais une déclaration d'amour au théâtre, quand l'inspiration naît de la nécessité de dire coûte que coûte.
Quatre auteurs. Traversée, parce qu'
En quête, le spectacle imaginé par le groupe TG Stan, emprunte aux oeuvres de plusieurs auteurs, mais aussi et surtout parce que les sentiments s'y déplacent à la mesure de la fatigue croissante de l'interprète. Commencé dans la simplicité et l'allégresse
«Bonsoir, je suis très content que vous soyez tous arrivés jusqu'ici. Vous auriez pu aller au cinéma, ou aller voir un autre spectacle. Mais vous êtes quand même venus. C'est chouette» , En quête s'achève dans l'épuisement et la détresse par le récit de la mort de Tchekhov telle qu'imaginée par l'écrivain américain Raymond Carver dans sa nouvelle
Trois roses jaunes.
Entre-temps donc, Vercruyssen (un grand type jeune, moins de 40 ans, mince, tee-shirt et imperméable) nous conduit, en trois étapes (et deux entractes), à travers les textes de quatre écrivains : outre Raymond Carver, le Suisse Max Frisch, l'Anglo-Indien Hanif Kureishi et le Japonais Haruki Murakami. Inutile de s'inquiéter, l'acteur fournit d'entrée le mode d'emploi :
«Ce soir, je vais vous poser un certain nombre de questions. Ces questions ont été écrites par Max Frisch. Max Frisch est un Suisse. Ça, il n'y peut rien. Je n'attends pas vraiment de réponses à ces questions.» Exactitude. Il explique le pourquoi du décor et des accessoires qui l'entourent :
«Il y a aussi quatre chaises bleues sur la scène. C'est parce que l'une des histoires que je vais vous raconter est Quatre chaises bleues
de Hanif Kureishi. Pour le reste, ça ne signifie pas grand-chose.» Le cinquième auteur du spectacle n'est pas négligeable. Les textes de présentation et de liaison, écrits par Vercruyssen lui-même et ses deux complices Jolente De Keersmaecker
(«elle est assise là, dans la salle») et Thomas Walgrave
(«il est là-haut, près de la machine à éclairage») , sont tout sauf du remplissage.
Sous la désinvolture pince-sans-rire, soulignée par l'accent flamand dont il sait jouer en français, pointe un souci constant d'exactitude dans le choix des mots. Et une exemplaire clarté dans l'élocution. Pour tous les amoureux du bien-dire, la diction de Vercruyssen est un régal, et n'est pas le moindre charme d'un spectacle qui place très haut l'exigence théâtrale.
Miroir intime. En douceur, sans cérémonie, sans trucs autres qu'un art de la connivence proche de celui des conteurs, Vercruyssen tend aux spectateurs un miroir intime éclairé par les questions de Max Frisch, utilisées comme fil conducteur du spectacle.
Des questions sans réponse dont la force de dérangement est accentuée par leur émission en rafales. Exemple :
«Connaissez-vous un pays libre où les riches ne soient pas la minorité, et comment expliquez-vous que dans ce genre de pays la majorité croie être au pouvoir ? Avez-vous peur des pauvres ? Pourquoi pas ?» Entre les questions, l'humour des histoires du quotidien se fait de plus en grinçant, et le ciel du spectacle se politise en s'assombrissant. Jusqu'à cette troisième partie où l'acteur, façon Michael Moore, se met à détailler sobrement des statistiques sur les stocks d'armement américain, en regard d'autres sur la pauvreté dans le monde. Avant de franchir la dernière porte, celle qui mène dans la chambre de Tchekhov mourant, observée par le jeune chasseur de l'hôtel de Badenweiler venu apporter à l'aube trois roses jaunes dans un vase de porcelaine.
En trois langues. Vercruyssen a créé le spectacle en néerlandais à Anvers. Il en a ensuite réalisé une version anglaise, qu'il jouait il y a trois semaines encore. Un anglais parfait, on le sait parce que, à la Bastille, il raconte en VO l'une des histoires de Carver.
En quête, c'est donc aussi l'histoire d'un type capable de parler pendant trois heures, en néerlandais, en anglais ou en français, et d'embarquer les spectateurs dans chacune de ces langues avec la même force de conviction. Miracle de l'amour du théâtre.
René Solis.
Source Externe : Libération Mercredi 16 Juin 2004
Inséré le : 16/06/2004 00:00