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Deux vives voix.

Jacques two Jacques.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Jacques Bonnaffé acteur
Jacques DARRAS auteur

Texte : Deux vives voix.
Jean-Louis Trintignant dit Apollinaire
jacques two jacques de Jacques Darras
Aller juste au théâtre pour écouter une parole de poète, un souffle, une confidence à mi-voix ; choisir d'entrer en intimité avec un acteur singulier, choisi, ami... L'aventure est tentante, même si elle fait peur dans son exigence. Pour la savourer à plein, il faut accepter de se couler dans les mots, se glisser, se perdre : ces spectacles-là n'admettent pas le dilettantisme du public. On l'« entend » au silence opaque, à l'attention fiévreuse qui tendent les salles des plus réussis. Ici, on ne tousse pas.

Ainsi en est-il du récital qu'offre Jean-Louis Trintignant des Poèmes à Lou et de Zone, de Guillaume Apollinaire. On sait qu'il avait dit, déjà, les splendides et sensuels vers à Lou, la femme ardemment désirée, douloureusement absente, avec Marie Trintignant, sa fille. Et qu'ils s'amusaient sans doute secrètement tous deux de l'étrange et sombre ambiguïté de la représentation. Ambiguïté, il y a toujours, puisque Marie, hélas, est morte et que son fantôme plane inévitablement sur le spectacle ; que le public vient peut-être pour ça, aussi : voir comment un maître acteur se débrouille de sa souffrance, joue avec, profite de la scène pour l'exorciser, en faire oeuvre d'art. Que ce chagrin-là, sensible à chaque geste, à chaque intonation de la voix, à chaque regard au loin, ne soit pas désespérément inutile.

Il ne l'est pas. Tant la pudeur du comédien, sa retenue, son ensorcelant timbre d'outre-tombe, grave et tendre à la fois, nous entraîne par-delà tout tragique fait divers. Par-delà, même, la voix de Marie, la fille tant aimée, trop aimée, qu'on entend quelques minutes dire un poème à Lou, et dont on se serait passé, peut-être, parce qu'elle ramène la représentation au drame intime, et que l'acteur, de lui-même, nous élève bien plus loin. Au royaume du désir, du plaisir, de l'embrasement des corps. Apollinaire, en phrases concrètes, simples, sonores, dit à merveille en effet la beauté crue des étreintes amoureuses. Mais guerrières aussi. La manière dont ce grand esthète, jouisseur d'existence, évoque le front, la « somptueuse » brutalité de la guerre de 1914-1918, est surprenante, admirablement dérangeante. Accompagné d'un accordéon et d'un violoncelle, Jean-Louis Trintignant navigue ainsi à perte de vue entre vie et mort, fascination-attirance pour l'une et l'autre. Et son trouble devient le nôtre.

Pas du tout le même trouble devant jacques two jacques, de Jacques Darras, mis en scène et interprété par Jacques Bonnaffé. Ici, c'est juste la vie, sans fin, qui pulse, agite le corps de l'acteur avec frénésie dans un étonnant rap théâtral. Depuis six ans, Bonnaffé organise avec le poète Darras (du Nord comme lui) des lectures publiques. Ici, il danse les mots sur scène, tandis que l'écrivain, dans un coin sombre qui surplombe le plateau, lit lui-même au micro des extraits de son oeuvre. Charivari des voix, cacophonie des mots, rythme sportif de l'un, emphatique de l'autre. Il n'est pas question dans ce spectacle-performance de retenue, de pudeur, d'absence-présence au texte, de distance. Bonnaffé profère de tous ses gestes - bras et jambes -, déclame de toutes ses fibres, rugit les phrases, les vomit, les prosaïse, les enfle, infernal DJ verbal. Et il file si vite qu'on ne comprend pas toujours le sens du propos, inondé par ce chaos sonore où on repère juste quelques mots. Mais on s'abandonne peu à peu à ce gueuloir poétique à la Flaubert. Tant l'énergie y est farouche, et la volonté de dire le monde, de le brasser, de l'affronter. De le vivre. Avec un enthousiasme gourmand.

Fabienne Pascaud.


Source Externe : Télérama du 5 au 11 juin


Inséré le : 03/06/2004 00:00