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Jaques Bonnaffé, la voix du nord.

Jaques two Jaques.


Source : Théâtre de la Bastille (http://www.theatre-bastille.com)

Apparence :

Jacques Bonnaffé acteur
Jacques DARRAS auteur

Texte : Jacques Bonnaffé, la voix du Nord


Au Théâtre de la Bastille, à Paris, l'acteur met en scène et interprète les textes du poète Jacques Darras. Une promenade de la Grand-Place de Bruxelles aux méandres de l'Escaut.
"Je me suis toujours demandé pourquoi j'étais acteur, raconte Jacques Bonnaffé, si je n'avais pas quelque chose d'anormal. D'autant que je suis dans une région où les gens vous prennent de face : "Qu'est-ce t'as d'plus ?" Une question très étrange. Un type m'a tenu toute une nuit comme ça : "Qu'est-ce t'as d'plus ?" Est-ce que ça voulait dire "Qu'est-ce que tu as de plus que les autres ?" ou "Qu'est-ce que tu as de plus maintenant ?" Je disais Rimbaud dans un café. Il n'en revenait pas. Il m'a insulté - attention ! affectueusement, d'homme à homme, avec respect -, il ne pigeait pas que c'était un autre, Rimbaud. Il avait entendu ces imprécations, il s'était dit : moi aussi, je parle tout seul au bar, on m'applaudit pas."
La région de Bonnaffé, c'est le Nord. Celle de Paris-Nord, attractions pour noces et banquets, montée avec Catherine Jacob ; celle de Cafougnette et l'défilé, de Jules Mousseron, interprétée avec fanfare ; celle qu'interroge Jacques Darras, le poète de Van Eyck et les rivières, l'essayiste du Génie du Nord, le traducteur de Whitman. Avec Jacques Two Jacques, son nouveau spectacle, au Théâtre de la Bastille, à Paris, Bonnaffé découpe, dans le Nord intérieur de Darras, un chemin balisé par dix ans de vouvoiement amitieux. Il démarre au volant d'une auto-tamponneuse, dévale la Grand-Place de Bruxelles, suit au pas les méandres de l'Escaut avant de frôler la mort dans le tournoiement des Gilles. Le Nord est moins un accent qu'une voix, moins un maintien qu'une manière d'être : le Nord unit dans les mêmes accords musicaux le poète et l'acteur, sans appuyer sur ce régionalisme qui agace souvent les deux Jacques.
"Il faut jouer beaucoup quand on est originaire du Nord, je ne sais pas pourquoi. C'est comme de survivre. Longtemps, j'ai été dans des groupes où on surjouait. Alors je surthéâtralise, naturellement." Le surjeu autorise une petite station Godard, parce qu'il apparaît dans Notre musique, et parce que, forcément, Prénom Carmen marque une date pour Bonnaffé, qui était Joseph, le vigile. "Malgré le naturel demandé par Godard, il y a du surjeu de ma part dans Prénom Carmen. Quelque chose d'assez émouvant, que je situe bien. Un combat délibéré, peut-être, contre la fadeur. Quand vous me dites : on refait une prise sobre, je comprends, mais je préfère avoir trop de choses à vous proposer, je suis si peu, j'ai si peu d'histoires, c'est si compliqué pour moi, laissez-moi être excessif, après ça viendra, l'acteur a besoin de ce débordement parce qu'au départ de son histoire, tout s'efface."
Depuis le conservatoire de Lille, et même avant, au lycée, il n'a cessé de vivre dans la "démangeaison", puis dans l'interrogation du jeu. Dans ce qui lui apporte réponse, il tient au travail et retravail accompli avec Françon au Théâtre de la Colline. Dans La Compagnie des hommes, de Bond ; Petit Eyolf, d'Ibsen, et, surtout, King, de Vinaver.
À GRAND RISQUE, GRAND JEU
Il le dit gravement, de cette voix qui porte l'accent sur l'inattendu, à coups d'arrachements brusques, et se met à héler l'auditeur au beau milieu d'une phrase : "Je me sens honoré par un auteur qui accorde sa confiance aux acteurs, qui les assure qu'ils parviendront à dire quelque chose qui repose autant sur l'écriture. Vinaver est novateur dans les musiques du sens, parce qu'il est difficile à dépister, il n'est pas d'emblée dans un changement de formes, il faut considérer tout ensemble son écriture et cette espèce de patience à attendre que certaines choses trouvent leur vérité après."
Faire l'acteur, selon Bonnaffé, est un "métier de l'extrême". Et rien ne vaut la poésie pour le mettre à l'épreuve. Avec Jacques Darras, il part en varappe sur ces parois-là. "Il y a une performance de souffle qui n'est pas si évidente. Quand on lit un texte, on se dit : j'y arriverai, on ouvre la bouche et, paf ! on se casse la gueule. Avec un poème, il y a dix fois plus de chances de tomber qu'avec une tirade." Evidemment, ce genre de difficulté le stimule. A grand risque, grand jeu, grand poème.
Il lui faut "de l'inoxydable". Une poésie tous temps, toutes épreuves. Alors il teste. Sans cesse. "Il y a des textes que je lis dans toutes sortes d'humeurs, et je retrouve leur flamme à chaque fois. D'autres ont usé ma sincérité, alors je m'amuse à les ânonner - c'est pas mal de recherche que d'ânonner : il faut du temps pour chercher dans le jeu faux." Ceux qui résistent au traitement sont bons pour le paquetage.
Il a commencé à se lancer dans le montage avec Passages de Rimbaud, pour le centenaire de sa mort, en 1991. Il y a découvert une dramaturgie : "La beauté ne sert pas forcément la beauté. Trois beaux textes à la suite, ça devient endormant. Surtout si on les dit bien, avec l'intensité d'un acteur qui y laisserait ses tripes à chaque fois. C'est d'ailleurs ce qui est énervant avec la poésie : parfois les acteurs y croient trop. Qu'est-ce qui se passe quand un acteur se prend pour Artaud ?" Pour éviter l'effroyable "soirée poétique", Bonnaffé cherche et cultive ces ruptures, qu'il appelle "malformations" : "Lorsque tout d'un coup sort quelque chose d'un peu bosselé, d'un peu monstrueux par rapport à une norme théâtrale, une autre vérité prend le relais."
Ni théâtre ni lecture, Jacques Two Jacques se dirige vers la musique et la danse. Il y faut un corps vigoureux et un public. Celui que les deux Jacques ont rencontré aux Langagières de Reims ou aux Banquets du faisan. "On est reconnaissant aux oreilles qu'on rencontre, elles sont complices, elles savent qu'on est en train d'aller tout doucement vers la chanson, qu'on est en train de la trouver, qu'on ne la trouverait pas par nous-mêmes." Bonnaffé s'est doté d'un "coffre à malices", accumulé dans les conditions extrêmes du plein vent et des pleins feux.
Au Théâtre de la Bastille, à Paris, il entend bien être l'interprète du texte en même temps que le reporter de ces moments : "Ce que je sais par expérience, c'est qu'il y a des formes de transe. Il faut s'en méfier, ne pas donner ça généreusement, peut-être pas prendre d'abonnement, mais je ne vois pas que l'admiration qui est au cœur du poème sur la Grand-Place de Bruxelles puisse être dite sans m'agiter tout le corps."

Jean-Louis Perrier



Source Externe : Le Monde Mardi 24 Mai 2004


Inséré le : 25/05/2004 00:00