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Mon Richard.


Dickie.






Mon Richard.

On pense trop souvent que faire du théâtre, c'est monter des pièces. Trop souvent « le théâtre est une branche de la littérature », déplore Artaud. Avec ce Dickie (Un Richard III d'après Shakespeare) - et toutes les précautions du sous-titre ne sont pas vaines - on a affaire à un théâtre qui se saisit d'un objet, qui le travaille et le fait sien dans la contrainte de ses propres nécessités, mystérieuses ou éclairées, peu importe. « Le monstre Richard ne me quittait pas (...) j'ai su qu'il me faudrait composer avec lui. » écrit Joël Jouanneau. Qu'on ne s'y trompe pas : on est assez loin, pour une fois, des déclarations d'intentions un peu tripales qui tapissent les dossiers de presse, et qui laissent en plan, une fois face au plateau. Il en va ici d'un objet réellement singulier.
Singulier d'abord au regard de l'aventure littéraire qu'il représente. C'est un ample travail de composition, à partir, certes, d'un peu de Shakespeare, mais aussi de pages d'Henri Michaux, de Michel Deutsch, de Normand Chaurette. Et des bribes saisies ailleurs encore (Cassavetes, Handke, entre autres). On a affaire à un objet littéraire à part, de fabrication unique, qui, à ce titre, a toutes les chances d'être au plus près du projet donné. Car l'articulation des textes et leurs résonances respectives offrent plutôt une belle cohérence. Il faut croire que le temps d'élaboration (qui ne cesse pas avec l'exploitation du spectacle, et c'est assez rare et juste pour être souligné) est suffisamment organique et imprégné du souci de sa propre nécessité pour que cela fonctionne ainsi. Il serait peut-être intéressant d'en faire une publication.
Singulier ne veut pas dire pour autant que ce Dickie surgisse ex nihilo, sans pères et sans histoire. Parce que ce travail de Joël Jouanneau s'inscrit tout à fait dans son époque. On a déjà vu cette insolence, vu aussi ces chœurs vaguement canailles, ces humeurs de « saloon » un peu abîmées : on connaît la chanson ! Vu aussi les têtes coupées - ô combien -, la chaise roulante, le blouson en cuir, and so on. Sauf qu'ici, à de nombreux moments, « ça marche ». Parce qu'il faut croire que les choses participent d'une intelligence propre au travail et existent dans une réelle tentative de cohérence théâtrale. Où l'on constatera donc à nouveau, avec bonheur, que le plaisir du spectateur n'est pas affaire de nouveauté objective mais de nécessité artistique propre.
Ainsi en est-il aussi du prologue et du recours au personnage appelé Mademoiselle Chalamel (Mélanie Menu), dont on pourrait craindre, d'abord, qu'il ne soit une énième variation sur le thème du second degré, de l'histoire mise en abyme et autre discours destiné à occuper l'espace de peur d'être pris en défaut. Et non ! Il y a une réelle pertinence dans le rapport de cette figure au drame. Ce personnage de présentatrice se charge en effet de structurer l'ensemble et de distribuer les éléments narratifs nécessaires à l'écoute. Comme l'enjeu de ce spectacle, pour Jouanneau, n'est pas de monter Richard III mais de faire un « autoportrait à travers Richard III », on ne suit pas une histoire mais on assiste à l'éclosion de souvenirs, par éclats, par séquences. D'où l'intelligence de ce personnage-cordon, qui fait le lien entre la scène et la salle, entre le Richard originel et ce Dickie (Cécile Garcia-Fogel). Lien d'autant plus pertinent qu'il est fait notamment de comptines, de chansons égrenées tout au long du spectacle. Il y a, du coup, dans cette figure atemporelle, à la fois violente et bienveillante, le résumé de la tension à laquelle Jouanneau travaille : celle entre la cruauté et l'enfance, le monstre qu'est Richard III et son état de petit bossu mal-aimé.
Il se dégage de l'utilisation rock'n'roll de la lumière, du plateau nu, du côté cow-boy et cour de récréation, d'un subtil dosage du costume historique, un univers réellement consistant, d'où émane une humeur de chaos et de perdition, une très belle et perceptible violence de l'ennui, une vie de cour nauséeuse, qui ressemble au marécage de « nos monstruosités ». Et, à cet égard, le désir de Jouanneau d'aller chercher du côté de « son » monstre, atteint, à de nombreux moments, son adresse. On approche alors de réalités intérieures où l'enfance le dispute à la cave, et l'abîme au désir de meurtre et au désarroi de l'amour. Parce que l'éclairage premier que Jouanneau donne à ce Richard III est d'abord celui de la souffrance. Il le ramène sans cesse à ses déchirements : « I cannot weep » (« Je ne peux pas pleurer »). D'où l'importance du rapport au passé, et ce titre, Dickie.
Les plus beaux moments de ce spectacle seront peut-être ceux où l'on a fait confiance au théâtre, à ses éléments premiers, un plateau nu, une voix, une posture, lorsque la scène devient enfin le lieu possible d'une traversée vers nos projections, terribles, misérables, etc. : le début du monologue de Georges en prison (Laure Mathis), le cri muet de la mère des jumeaux assassinés (Caroline Marcadé), quelques passages de chant, lorsqu'on laisse l'espace et le temps à nos imaginaires de gonfler. Et l'on aurait peut-être raison de s'autoriser à un peu plus de rien ; parfois les scènes pâtissent à peine d'un trop de quelque chose, un trop de micro, une marche en trop, un peu trop de plumes. L'âpreté y gagnerait peut-être, ou peut-être est-ce là le désir de quelque chose d'étranger aux visées de ce travail...
On retrouve, dans le rapport au texte, ce même rapport d'intelligence et, parfois, ce même regret que cela n'aboutisse pas tout à fait. Il est rare qu'au théâtre, on ne s'ennuie pas à entendre des tartines de pages, parce que la plupart du temps c'est mal dit et qu'on pense le théâtre comme une bibliothèque. Ici, on accède plutôt bien à ce qui est dit. Richmond est très beau (Pierre Louis-Calixte). Merci, aussi, à Zobeïda pour sa si belle Marguerite d'Anjou : dans sa bouche, les mots deviennent une pâte. On envie l'épaisseur de sa présence, on la souhaite parfois pour d'autres comédiens et comédiennes, à quelques moments, mais peut-être cela provient-il de sédimentations qui ne s'apprennent pas. La conception qu'a Jouanneau d'un travail toujours en marche et en exploration donne, en tout cas, plutôt confiance en l'avenir artistique de ce spectacle.

Diane Scott




Source Texte : Théâtre online Mercredi 14 Janvier 2004

Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Joël JOUANNEAU (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com

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