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Rockers d'artichaut.
Tambours battants.
Rockers d'artichaut.
Ils se retrouvent des années après. Ils s'étaient juste croisés. Jalousés. Reniflés. Paola était alors la maîtresse sulfureuse et sexy de Serge, batteur rocker ravagé d'alcool et de drogue. Raymond est le jeune demi-frère dégingandé de Serge. Toujours éperdu d'admiration pour l'aîné bizarrement disparu, pour la passion folle qui l'a lié à cette fille incendiaire aussi ; et comme lui batteur, forcément batteur... Ils se retrouvent par hasard ce jour-là, parce qu'elle, Paola, a besoin d'un prof de batterie pour son ado de fils, et a repéré une annonce ; Raymond débarque. D'abord, ils ne se reconnaissent pas. Et puis tout revient, tout revit, survit. Les années passion, les années destruction. Avec, en vedette, ce Serge paumé, lamentable et sublime qu'on ne verra jamais, mais qui continue de broyer ceux qui l'ont aimé.
Sept courtes scènes, des mots drus qui cognent, des accents flamands qui balafrent l'espace, de la bière, beaucoup de bière, des dégueulis, des coups, des étreintes et quatre musiciens rock hip-hop au fond du plateau qui apaisent à leur manière la violence des empoignades. On se croirait dans une chanson de Brel, emporté par la tourmente des sentiments, du rire qui saigne... Le Belge Arne Sierens, ex-dramaturge et collaborateur du chorégraphe et homme de théâtre Alain Platel (la formidable trilogie Mère & Enfant, Bernadetje et Tous des Indiens, c'est avec lui), a réussi avec Tambours battants un duo magnétique. Entre Paola et Raymond se joue une drôle de résurrection. Celle du passé, de la souffrance folle du passé, qui colle au corps, brûle encore, abîme encore. On croit pouvoir s'en débarrasser, mais quand elle a fait vraiment mal, elle reste là, tapie au fond de soi. Paola et Raymond auraient pu s'aimer, peut-être. Mais, mystérieusement, ils renoncent. C'est trop lourd. On est plus tranquille avec ses vieilles douleurs.
Il fallait prendre le risque de ces tempêtes dans un verre de bière, ces tragédies ordinaires de paumés ordinaires, embrasés de simple et quotidienne fureur. Sur scène, les Flamands, de Jan Fabre à Alain Platel, ont ces audaces. Tripes, larmes, coups de gueule, sexe, folie : ça pleure, ça rit. Ça décolle. Parce que la mise en scène, les acteurs ne sont jamais réalistes, mais hors piste, et emportent dans l'absurde, l'hystérie. L'absolue poésie. Ici, Marijke Pinoy et Jan Steen sont renversants, avec leur dégaine pas possible, leurs gestes obscènes. Ils osent la laideur, l'excès avec tant de générosité qu'ils en acquièrent une splendide innocence enfantine.
Le criminel Roberto Zucco est lui aussi un innocent à son assassine manière. Pourquoi brusquement tue-t-il père et mère, flic et enfant ? Que se passe-t-il dans la tête de ce garçon de 24 ans, sage étudiant en linguistique, au chemin jusqu'alors si droit ? De son écriture souveraine aux accents tout ensemble prosaïques et étrangement raciniens, Bernard-Marie Koltès (1948-1989) ne donne pas de réponse, se contente de baliser le parcours de Zucco comme autant de stations d'un extravagant chemin de croix le long duquel il épingle la famille, la fratrie, le sexe, le désir. Et l'infini mystère de l'être pèse sur la pièce comme un couvercle. Philippe Calvario l'a montée, lui, avec une pêche d'enfer, un rythme fou, choral. C'est bonheur de voir comme cet artiste affine son art de spectacle en spectacle. Avec des allures christiques, des poses à la Michel-Ange et un phrasé parfois claudélien, Xavier Gallais (Zucco) renforce l'énigme envoûtante de son personnage. Et Calvario rend dansante sa descente au royaume des morts. Tout le Théâtre des Bouffes-du-Nord semble soudain pris de spasmes sous l'impulsion de la trentaine de jeunes comédiens survoltés (et doués) qui composent la macabre sarabande. Alors Zucco peut s'écraser soudain sur le sol en beauté. Ni bon, ni méchant, ni bourreau, ni victime. Homme. Avec tous ses mystères
Fabienne Pascaud.
Source Texte : Télérama Mer 3 Mars 2004
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Arne SIERENS (auteur), Koen DE SUTTER (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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