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A bâtons rompus.
Tambours battants.
A Bâtons rompus.
Un duel, un rituel, une transe, un concert rock : Une histoire belge.
Tambours battants. En deux mots, tout est dit. Littéralement. Arne Sierens écrit comme il respire, un cœur qui bat, vite et sans relâche, et lance des mots à prendre pour ce qu'ils sont. Des balles à saisir ou à perdre. Au filet, Koen De Sutter, flamand, acteur et metteur en scène, originaire de la même ville, Gand, fief d'une flopée de collectifs de théâtre ou de danse, de Victoria aux Ballets C. de la B. - pour évoquer les plus connus. Entre les deux hommes, déjà une longue histoire de spectacles en commun et d'aventures à venir, avec, au beau milieu, la figure de Marijke Pinoy, Paola dans Tambours battants. Un ring entre deux personnages, Raymond et son ancien amour Paola, désormais divorcée d'un autre homme et mère de deux enfants. L'histoire se répète et c'est rien de le dire. Ce qui a bousillé le passé de Paola, c'est ce qu'ils (re)jouent sur scène, en flagrante opposition avec ce qui est dit. Un rituel cruel d'une redoutable efficacité.
On connaissait déjà l'amour d'Arne Sierens pour le cinéma de Bresson, ses idées fortes entrecoupées de rires sonores. A Gand, on l'a retrouvé en compagnie de Koen De Sutter, qui lui ressemble et présente ainsi la compagnie qu'il dirige, le Theater Zuidpool : "Nous sommes des forgerons de théâtre. Nous marchons, nous courons, nous tombons, nous nous relevons, nous réfléchissons, nous dansons, lisons, trébuchons, regardons tomber la pluie, mangeons, bondissons, cognons, rêvons, vomissons et jouons. Avant tout, nous jouons." Ça paraît simple. >»
ENTRETIEN
Vous avez déjà vu d'autres mises en scène de Tambours battants depuis que vous l'avez écrite ?
Arne Sierens - Oui, je viens de la voir jouer à Stuttgart... C'était amusant. Mais ils ont eu beaucoup de difficultés avec le texte ! Quand les dramaturges allemands lisent mes pièces, ils disent : "Va rien là-dedans, hein ?" Il leur faut des explications, des métaphores. Pour moi, le spectacle ne se passe pas dans le texte mais dans la tête du spectateur. Il faut créer des atmosphères qui provoquent des émotions. C'est là qu'est mon imagination. C'est Johan De Hollander qui a créé ce texte en 1996 au Blauwe Maandag Compagnie, où j'ai travaillé comme écrivain maison pendant quelques années. Quand on le lit, on le trouve un peu durassien et Johan avait fait un spectacle très froid. Moi, je suis d'une nature plutôt explosive, alors...
Koen De Sutter - Avec un texte, c'est important de trouver une identité. Et je suis de nature plus punk que... disons Ingmar Bergman. Pour théâtraliser les sentiments, il est évident qu'il faut laisser éclater les personnages. Le côté Duras est là, oui, mais il est complètement faux. Jouer ce texte, ce n'est que de l'émotion, que de l'explosion. Chez moi, les acteurs sont souverains. Tambours battants a un côté performance ; j'ai vu Marijke et Jan Steen dans des versions lentes, d'autres rapides, très retenues ou hyperexplosives. L'émotion vient toujours à un moment différent. Ce n'est pas un théâtre qui flotte à un mètre au-dessus de nous.
Arne Sierens - Le grand cinéaste Robert Bresson parle de la reconstruction de la surface. Moi, je ne crois pas dans les profondeurs. C'est aussi un point de vue philosophique. Je ne crois ni à la psychologie, ni au symbolisme ou au naturalisme, je ne crois qu'au réel et je ne fais que des assemblages de réel. L'assemblage comme acte rituel, comme acte simple. Je veux mettre à nu les gens, je veux des humains dans leur pauvreté, au sens de l'arte povera : l'essentiel, le concret. Je veux que tout le théâtre soit concret. Plus que du réel, c'est une sorte d'exorcisme. Je dis toujours que mon théâtre, ce sont des Noirs qui dansent autour du feu pour prier les dieux que la pluie vienne. Ça paraît un peu désespéré, mais c'est comme ça. C'est pour ça que la musique est extrêmement importante, on doit utiliser le corps pour trouver l'identité des personnages, trouver un rythme qui ne soit pas le sens des phrases, mais la manière de les dire, la poésie des sons, la couleur. Mes textes, il faut pouvoir les crier du haut d'un escalier, très fort. Il n'y a pas d'intimité, mais une certaine dureté, une pression.
Comment se passe le passage du flamand au français ?
Koen De Sutter - Reprendre la pièce en français, c'est la recréer. Pour moi, la diction en fait d'autres personnages, et les premiers soirs de reprise, j'avais presque l'impression de voir du théâtre de boulevard. La langue française donne une autre identité à la pièce. Que ce soit dans les spectacles que vous avez créés avec Alain Platel ou vos autres pièces, l'enfant occupe une place centrale...
Arne Sierens - Je suis obsédé par la famille, pas par l'enfant. Père, mère, enfant, les générations. Parce que, ce que le père fait, le fils le fait. On tombe un peu dans un piège. On veut être différent de ses parents mais on fait comme eux. Les gens qui sont nés dans la pauvreté, leurs enfants resteront dans la pauvreté. A 95 %, c'est comme ça dans le monde entier.
Koen De Sutter - C'est un peu le nouveau Zola...
Ame Sierens - A la fin de Tambours battants, l'enfant n'est pas perdu, je ne crois pas. Ça continue, c'est tout, la même merde vingt ans après. Et puis, on est trahi par la mémoire. Elle change avec le temps et on l'utilise aussi comme une arme, pour se défendre. Paola et Raymond sont des mémoires qui dialoguent.
Gand représente le mélange des genres et des collectifs. Est-ce typique de la Flandre ?
Ame Sierens - Oui. C'est une question d'histoire aussi. Quand Alain Platel, Jan Fabre ou Anne Teresa De Keersmaeker ont commencé, il n'y avait pas de danseurs. Les compagnies de ballet étaient fermées. Alain ne parlait pas de danse au début, mais de spectacles, et il travaillait avec des amateurs. Ils étaient obligés d'inventer. La création d'un spectacle se fait en même temps que la formation des interprètes, et je crois que c'est ce qui a fait le succès de la danse belge. Car on n'a pas de tradition-on n'a pas de Molière ou de Shakespeare. On a des peintres et des musiciens, mais pas d'auteurs de théâtre. Jusque dans les années 60, il n'y avait pas un seul texte de théâtre flamand, pas une seule troupe professionnelle. On a créé des théâtres professionnels, mais c'était très mauvais. On n'avait pas de langue et on imitait une sorte de théâtre hollandais. Quand on a fait Mère et enfant, avec une fillette de 7 ans, fallait pas attendre qu'elle dise un monologue ! A la première répétition, elle a dit "J'ose pas", et elle n'a rien fait. Là, on est obligés de se mettre à un autre niveau, le théâtre n'existe pas, on est influencés par le réel. Quand Alain Platel travaille avec un handicapé ou un aveugle, qu'il les fait danser, c'est pas du ballet classique. Ce sont des humains, et on cherche à être honnêtes. On ne travaille qu'avec le concret, ce qui est là, sur le plateau. What you see is what you get. C'est cette liberté qu'on a découverte.
Fabienne Arvers
Source Texte : Les Inrockuptibles Février 2004
Genre : revue de presse
Thème(s) :
Mot(s) Important(s) :
Artiste(s) : Arne SIERENS (auteur), Koen DE SUTTER (Metteur en scène),
Passage(s) :
Source Artishoc : Bastille - http://www.theatre-bastille.com
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