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Révolution sans oeillères.
Un spectacle avec première annoncée.
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Tiago Guedes chorégraphe-interprète
Texte : Révolution sans œillères.
A Lisbonne, la danse contemporaine explose.
Budgets serrés mais créativité débridée, les jeunes artistes s'organisent en collectifs.A deux pas de Marquès de Pombal, la place de l'Arc de triomphe lisboète, un immeuble modeste dresse sa silhouette fraîchement repeinte. Blanc rutilant et rouge pompier comme le camion-citerne garé au rez-de-chaussée. Erreur d'adresse ? Rendez-vous était pris avec le chorégraphe Tiago Guedes, on se retrouve face aux champions de la grande échelle. Explication : la caserne de sapeurs bénévoles abrite effectivement deux studios de danse. On monte. Au quatrième étage, Tiago Guedes, tête de Tintin au regard alerte, dissèque avec trois danseurs un alphabet gestuel proche d'un exercice de gymnastique. Seule bande-son de ce drôle de cinéma muet, la pluie qui tarabuste les maisons roses et jaunes de la colline d'en face.
Tiago Guedes fait partie du cycle
Complicités portugaises programmé au Théâtre de la Bastille. Depuis novembre, les deux pionniers Joào Fiadeiro et Vera Mantero y partagent le plateau avec de jeunes artistes dont ils soutiennent le travail.
« Depuis les débuts de la danse contemporaine à Lisbonne, dans les années 90, le Théâtre de la Bastille l'a toujours suivie, appuie Jean-Marie Hordé, directeur du lieu.
Il nous importe de continuer à promouvoir Joào et Vera mais aussi de mettre en valeur la nouvelle génération qu'ils contribuent à faire connaître. Le titre de l'opération n'est pas là pour faire joli. Il souligne une façon de travailler basée sur le dialogue entre chorégraphes ».
A Lisbonne, c'est en effet un vrai phénomène. En réponse aux difficultés économiques que traverse le pays, les artistes se serrent les coudes.
« Il ne s'agit pas simplement d'un coaching amical mais d'une aide logistique », précise Joào Fiadeiro, qui partage un petit bureau avec une compagnie de théâtre et une agence d'acteurs. Après avoir chorégraphié des pièces de danse bien articulées, Fiadeiro se desserre aujourd'hui la ceinture dans des solos burlesques à la Monty Python, où il tente de percer le secret de ses difficiles relations avec son corps... Parallèlement, il collabore avec des cinéastes, fait des mises en scène de théâtre. " Ma compagnie pilote des projets avec des artistes qui démarrent Tels Tiago Guedes ou Claudia Dias, qui viennent de présenter deux solos au Théâtre national. Nombre de programmateurs étrangers avaient fait le voyage».
Visage pointu comme sa danse, Claudia Dias a tapé dans l'œil avec son One woman show. Femme-tronc empaquetée dans une robe corolle rouge, elle fume avec ses pieds, écrit avec sa bouche et finit nue dans un bain de bulles en polystyrène. Dias appartient aussi à un collectif d'artistes, Ninho de Viboras (« Nid de Vipères »), qui regroupe danseurs, acteurs et musiciens. "Je me sens moins isolée pour travailler, glisse-t-elle. Il y a un tel déficit de formation, ici, que pouvoir partager une réflexion sur l'art est essentiel ». Ce refrain leitmotiv en croise un autre : l'argent «Il est plus efficace d'être en groupe pour décrocher des subventions, commente Filipe Viegas, du collectif Bomba Suicida. Chacun de nous, qu'il soit photographe, vidéaste ou chorégraphe, peut développer ses projets tout en participant aux spectacles du groupe. Et quand ça ne suffit pas, on travaille - en tant que serveur, modèle, coiffeuse - pour assurer le quotidien. » (1)
Dans l'ancienne imprimerie que Bomba Suicida a investie sur les hauteurs du Bairro Alto, quartier populaire aux ruelles étranglées comme des goulets, le studio de répétition juxtapose miniplateau parqueté, bureaux et bar pour les spectateurs, de plus en plus nombreux. « On prête le studio aux copains qui désirent montrer leur travail, poursuit Filipe Viegas. Des chanteurs, des performers, des toucher à tout comme nous. On est contre la spécialisation qui fait souvent sa loi dans le spectacle »
Ils ne sont pas seuls ! « Il faut libérer le corps en l'ouvrant à toutes ses pulsions, loin du conditionnement social ; explique Vera Mantero, séduisante excentrique formée à la danse classique et à l'abstraction américaine. « Comment sortir le corps de sa carapace et mener une vie plus intense, plus complexe que celle qu'on nous accorde ? Là est la question. » Avec pour principe artistique le chaos, Vera Mantero ose tout. Elle s'est même découvert un joli filet de voix pour interpréter des chansons du Brésilien CaetanoVeloso. Parallèlement, elle se dévoile dans des extases chorégraphiques où elle grimace et roule des yeux comme si elle entrait en transe.
Malgré cette créativité, la situation est déprimante. Le pays compte une centaine de troupes de théâtre, une cinquantaine de compagnies de danse (les deux plus grosses étant le Ballet national et le Ballet Gulbenkian) pour une quinzaine de salles de diffusion disponibles dans tout le Portugal ! La fondation Gulbenkian, l'un des hauts lieux de la culture, vient de fermer son antenne consacrée à la danse contemporaine, et le festival Danças na Cidade annule son édition 2004, faute d'argent ! Au Centre Belém, l'une des grandes institutions culturelles lisboètes, Luisa Taveira, chargée de la danse, tente de contrer une baisse de budget de 30 % en créant un réseau de cinq théâtres susceptibles d'accueillir à moindres frais des tournées dans le pays. « La culture reste fragile et c'est normal, analyse le metteur en scène Joào Garcia Miguel, qui retravaille en solo après avoir dirigé pendant treize ans un lieu alternatif. Il ne faut pas oublier que certains villages n'avaient pas l'électricité il y a trente ans ! On va vite, on apprend vite, mais la tension est grande. Je suis optimiste néanmoins : les échanges avec l'Espagne et la France sont prometteurs. » C'est en effet à l'export que les artistes portugais s'en vont danser pour mettre du beurre dans les épinards. Danser, voyager, se rencontrer : une certaine idée de l'Europe, de la libre circulation et de l'entraide.
Rosita Boisseau.
Source Externe : Télérama 7 Janvier 2004
Inséré le : 13/01/2004 00:00