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Vous dansiez ? Eh bien! Dansez maintenant.
Vera Mantero et Pedro Pinto jouent Caetano Veloso
Source : Théâtre de la Bastille (
http://www.theatre-bastille.com)
Apparence :
Vera MANTERO chorégraphe-interprète
Pedro PINTO musicien
Texte : Vous dansiez ? Eh bien ! Chantez maintenant.De plus en plus de danseurs et de chorégraphes donnent libre cours sur scène à leur amour de la musique et du chant.
On les comptait sur les doigts d'une seule main, ils se multiplient aujourd'hui. De Lisbonne à Paris en passant par Bruxelles et Berlin, les chorégraphes et danseurs qui se mettent à chanter grimpent à l'affiche. Plus discrets et confidentiels que leurs collègues comédiens et mannequins, ils distillent leurs voix, souvent briquées en secret depuis l'enfance, de danseurs peu habitués à l'ouvrir. Alors que la France redécouvre le plaisir de la chanson et de la comédie musicale, que la musique pop et de variétés sévit plus que jamais sur les plateaux de danse, pourquoi se priver de ce doux vertige de faire corps avec la musique ?
C'est chose faite pour le chorégraphe Georges Appaix, saxophoniste et amoureux de littérature, qui passe enfin à l'acte. Il chante dans son spectacle
Non seulement... Une évidence. Vingt ans que ce Marseillais ourle sa danse très swing de mots murmurés, la bouscule avec des onomatopées toniques comme un coup de vent. De bégaiements en vocalises, on croyait presque entendre la chanson secrète que Georges Appaix fredonnait entre ses dents tout en glissant sur le plateau tel un Fred Astaire qui aurait appris à jouer à la pétanque.
"On chantait tout le temps chez moi, en particulier lors de soirées auprès de mon grand-père maternel italien qui nous apprenait le répertoire traditionnel de son pays, raconte Georges Appaix.
J'ai maintenu ce goût du chant de façon très intime jusqu'à ce que s'impose le désir de rassembler les éléments qui constituent mon travail. La chanson relie la langue et la musique, la poésie et la ritournelle, le populaire et l'exigence. C'est une liberté que je m'offre qui peut aussi apporter un supplément de sens à la danse."Fan de Charles Aznavour et de Serge Gainsbourg, Georges Appaix, voix calme et ronde, installe un climat jazzy à la française, avec accordéon, trombone et guitare. Ses textes et musiques prolongent son goût pour les jeux de mots, son art de mettre en scène les intermittences du corps et du cœur.
"Le danseur doit élargir toujours plus ses possibilités corporelles pour que la danse aussi profite de ces richesses supplémentaires d'expression, confie la chorégraphe portugaise Vera Mantero.
Etre interprète, c'est danser, parler, chanter, sentir. Je rêve d'aller vers un corps organique, loin du fonctionnel, pour vivre les expériences les plus intenses sur le plateau. Pour le moment, je chante en restant assise, mais je bouge beaucoup. Mon chant se cherche à travers mon corps."Sur la pente d'une extravagance exquise, Vera Mantero a choisi de se confronter au répertoire du Brésilien Caetano Veloso. Elle s'y love avec une gourmandise piquante, goûte les mots en les retournant mille fois, s'amuse de leurs saveurs sonores et sémantiques.
"BOYS BAND DE LA DANSE"Cette évidente jouissance, cet éclat particulier du corps chantant, les interprètes du spectacle
D'Avant (2002), Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet, Luc Dunberry, Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, s'en font les ambassadeurs raffinés. Sur des chansons médiévales du VIIe au XIIIe siècle interprétées a cappella, mais aussi un hit de Bonnie Tyler, notre
"boys band de la danse contemporaine" a atteint une virtuosité rare dans l'alliance des mouvements et de la voix.
Ancien danseur pour la télévision belge, puis complice d'Alain Platel, Sidi Larbi Cherkaoui a poursuivi l'expérience dans sa pièce
Foi et travaille sur un nouveau spectacle composé de chants traditionnels du monde entier dont la création est prévue pour le Festival d'Avignon.
"Je n'osais pas imaginer pouvoir danser et chanter en même temps, se souvient Sidi Larbi Cherkaoui, qui participe actuellement à un stage de chants corses avec son équipe de danseurs.
C'est grâce aux conseils de Juan Kruz que j'ai pu oser. Lui qui a été chanteur avant d'être danseur m'assurait que c'était une question de conscience de soi et de respiration. Depuis que je chante, j'ai développé une perception intérieure de moi beaucoup plus subtile. Alors que la danse se déploie plutôt vers l'extérieur, le chant, par ses vibrations, développe une conscience de l'espace dans la bouche, la gorge, les poumons. J'ai le sentiment de me sentir à fond dans ma peau d'interprète."HAUTE-CONTRE AVEC SAVALLEst-il plus facile à un danseur de se mettre à chanter que le contraire ? Certes, ni l'un ni l'autre ne s'improvisent, mais tout est possible, à en croire Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, par ailleurs interprète chez Sasha Waltz et directeur musical de certains spectacles de la chorégraphe allemande. Encore faut-il bosser.
"Je travaille comme une brute, évidemment, glisse en souriant Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, qui a collaboré comme haute-contre avec Jordi Savall.
Je ne fais pas de différence entre le geste et la voix. D'ailleurs, je ne peux plus maintenant faire autrement : je danse, un son naît, et vice versa. Parfois, on n'est pas à 100 % sur les deux fronts, mais peu importe. J'aime l'idée de travailler avec les limites, avec la vulnérabilité aussi, qui permet au public de s'identifier aux interprètes."A l'inverse, l'iconoclaste Marco Berrettini, qui reconnaît la difficulté technique que représente cette fusion du chant et de la danse, aime passer de l'un à l'autre. Dans sa pièce
New Movements for Old Bodies, les interprètes ne se lancent à l'assaut d'une mélodie de Bob Fosse que lorsqu'ils en ont fini avec le mouvement.
"J'aime plutôt que l'un serve de relais à l'autre pour que le spectacle trouve un souffle particulier, dit Marco Berrettini.
L'intrusion du chant dans une séquence chorégraphiée permet de casser la façade un peu hermétique du mouvement et de rendre l'interprète plus palpable, plus proche des spectateurs. La chanson atteint des zones personnelles profondes, liées souvent à la mémoire collective."Cette ouverture émotionnelle s'opère à travers des formes spectaculaires originales. Au Théâtre de la Bastille, en novembre 2003, le jeune chorégraphe suisse Thomas Hauert, formé au chant depuis son plus jeune âge, a imposé un désaccord insolite dans son solo
Do You Believe in Gravity ? Do You Trust the Pilot ? Du micro où il murmurait ses textes existentiels et mélancoliques, il se jetait ensuite dans une danse rugueuse, volontairement mal finie pour incarner son malaise. Entre théâtre, danse et concert, les duettistes Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna mettent la dernière main à une
"comédie musicale contemporaine satirique" avec claveciniste et musique baroque intitulée Revue et corrigée.
L'Américain Mark Tompkins, doux et douloureux crooner à ses heures, présente depuis fort longtemps sur scène un cabaret des merveilles et des fantasmes. Avec des airs de Joséphine Baker, des standards comme
My Way, mais aussi des chansons d'amour de son cru, cet admirateur de Tim Buckley et de P. J. Harvey atteint dans ses solos
Hommages puis
Song and Dance une dimension d'autorévélation bouleversante. Il y a dix ans, Mark Tompkins s'était juré de s'offrir un CD pour ses 50 ans. C'est presque chose faite. Avec le musicien portugais Nuno Rebelo, il mixe actuellement les quinze titres qui composeront son
Best of Mark Tompkins. Et il pourrait bientôt s'offrir un concert avec orchestre.
Rosita Boisseau
Source Externe : Le monde mercredi 7 janvier
Inséré le : 07/01/2004 00:00